Nouvelle #11 : Balles croisées

Au Rio de Janeiro Country Club d’Ipanema, Daniel Magalhães, 9 ans, tape sa raquette de tennis sur ses chaussures pour en enlever la terre battue. Son adversaire, qui lui rend une tête et demie et a trois ans de plus, sert. Daniel parvient à toucher la balle, sans la remettre de l’autre côté du court. Il perd un nouveau jeu, s’assoit sur le banc et essuie la sueur de son visage. Il est mené 1-6, 0-5. Pourtant, il n’abdique pas. Il pense à son idole Andre Agassi et croit toujours en la victoire.

Pendant ce temps, Bruno Silva, 13 ans, casquette de Vasco vissée sur la tête, ramasse les petites balles jaunes comme si c’était des billets de 20 reais. Daniel n’y prête pas attention. Il est déjà de retour sur le court, balle en main. Il la fait rebondir trois fois, comme le faisait sa mère du temps de sa carrière de tenniswoman. Il s’essuie le front et fait un dernier rebond, cette fois entre ses jambes. Il sert lifté, mais son adversaire renvoie long de ligne. Il tente ensuite un service-volée et se fait à nouveau surprendre. Le point suivant est plus accroché, mais Daniel le perd également. 1-6, 0-5, 0-40. Trois balles de match. Le premier service tombe dans le mauvais carré. Daniel fait rebondir la balle trois fois, essuie son front et fait un dernier rebond entre ses jambes. La balle échappe à la raquette de Daniel, qui doit faire quelques pas pour la récupérer au fond du court. Il reprend sa routine, mais c’est trop tard. Son deuxième service meurt dans le filet. Jeu, set et match. Daniel Magalhães salue son adversaire et explose sa raquette contre un banc.

Bruno n’y prête pas attention. Il ne connaît pas vraiment le gamin, mais il a l’habitude de le voir pleurer de rage. Lui, il fait son travail, il ramasse toutes les balles et les lance dans le bac, s’imaginant être Michael Jordan. Daniel essuie ses larmes dans son maillot flambant neuf du Brésil, désormais brodé de quatre étoiles. Il pouvait perdre face à un tel adversaire, mais pas sur une double faute. Il prend dans son sac une nouvelle raquette et regarde pour la première fois Bruno.

— Si j’envoie des balles, tu peux les ramasser ?

Bruno hausse les épaules en guise de réponse positive. Daniel fait rouler le bac et prend les balles. Une par une, il les envoie sur le T ou sur la partie extérieure. Pendant plus d’une heure, il sert à plat, coupé ou lifté, laissant à peine le temps à Bruno de remplir le bac. Finalement, au bord de la crampe, il met fin à sa séance et regarde une deuxième fois Bruno.

— Merci, c’est sympa d’être resté. Tu supportes Vasco ?

— Oui, bien sûr. C’est les meilleurs de Rio.

— Cool, moi aussi. Je joue avant-centre à Vasco avec les dentes de leite.

Au Country Club, il ne reste plus que le gardien, Daniel et Bruno. Finalement, Leonardo, le père de Daniel, vient chercher son fils.

— Alors, filho ? Tu as gagné ?

— Non, il était bien plus grand que moi.

— Mon professeur dit qu’on apprend plus dans la défaite que dans la victoire. Allez, on rentre à la maison.

En partant, Daniel ouvre son sac et offre la raquette explosée à Bruno.

— Tiens, mon ami. Un jour, je gagnerai Roland-Garros et cette raquette vaudra cher. Merci d’être resté pour ramasser les balles.

Immédiatement, Daniel sent le regard réprobateur de son père s’abattre sur lui.

— Daniel, dis-moi, elle était à toi cette raquette ? Je veux dire, tu as payé pour l’avoir ?

— Non…

— Tu ne gagnes pas contre un joueur de ton club et tu parles de gagner Roland-Garros…

Leonardo regarde une première fois Bruno. Il sort son portefeuille et lui offre des billets.

— C’est toi qui ramasses les balles, non ? Cette semaine, tu es libre. Daniel va te remplacer pour réparer ce qu’il a cassé. Comment tu t’appelles ?

— Bruno.

— Tu habites loin, Bruno ? Il est tard déjà, je peux te rapprocher en voiture.

— Non, j’habite dans la favela à côté, à Pavão-Pavãozinho-Cantagalo.

— PPG ? Le morro est fermé. Il y a une opération policière, c’est le bordel jusque dans Copacabana.

— Encore ? Je peux aller chez mon cousin, je vais souvent chez lui. Je fais de la capoeira à Penha.

— Tu vas jusqu’à Penha ? Il n’y a pas de projet social à Pavão-Pavãozinho ?

— C’est qu’à Penha, ils donnent aussi à manger… Je peux y aller en bus.

— Comment tu payes le bus ?

— Je ramasse les balles.

Leonardo regarde son fils puis une deuxième fois Bruno. Il remarque qu’il a l’œil gonflé et le coin de la lèvre ouvert.

— Et à la maison, ça va ?

Bruno hausse les épaules. Sa mère est absente, parfois physiquement et presque toujours émotionnellement. Son beau-père est lunatique. Parfois, il est sympa et Bruno l’aime bien. Parfois, il s’amuse à faire du mal à Bruno. Le gamin de PPG a 13 ans, mais pèse à peine 40 kilos. Depuis qu’il est bébé, il a toujours été plus petit que les autres. Il ne peut pas se défendre à la maison et à l’école non plus. Des gamins, du même âge que lui mais bien plus costauds, et plus nombreux, le harcèlent presque tous les jours. Il rentre chez lui en sang, et prend encore des coups de ceinture.

— Allez, viens, Bruno. Ce soir, tu dors chez nous.

Leonardo profite du court trajet vers la maison familiale d’Ipanema pour continuer de poser des questions à Bruno.

— Il n’y a pas besoin d’être le plus costaud pour se défendre. Tu as pensé à faire du jiu-jitsu brésilien ?

— Oui, mais ça coûte cher. J’ai pas les moyens.

Le trio rentre à Ipanema. Daniel veut que Bruno dorme dans sa chambre d’enfant, mais le ramasseur de balles préfère celle réservée aux amis et à la famille de passage. Pour la première fois de sa vie, Bruno dort seul dans une chambre. Le lendemain, il est déjà parti quand la famille Magalhães se lève. Le soir, Daniel troque sa raquette pour un rôle de ramasseur de balles, comme prévu. Bruno vient l’aider et gagne définitivement le respect de Leonardo, qui avait une idée en tête depuis la veille déjà.

— Bruno, je pratique le jiu-jitsu brésilien et je suis les enseignements d’Hélio Gracie à Humaitá. Si tu veux apprendre cet art pour te défendre au collège, je te paye la première année.

— Pourquoi vous faites ça pour moi ?

— Ou alors… Pourquoi je ne le ferais pas ?

Même avec le passage aux reais, Leonardo est multimillionnaire. Fils d’un industriel, il a fait fortune en développant un logiciel informatique qu’il vend aux entreprises. Il pourrait vivre juste de ses rentes, mais il continue de travailler et développer sa marque. Leonardo valorise le travail, l’engagement et la solidarité.

— Quand j’ai une intuition, elle est souvent correcte, Bruno. Tu sembles être un jeune homme humble et travailleur. Je ne pense pas que j’aurais à regretter de te tendre la main. Si tu es partant, je te demande juste d’être assidu aux cours. Je ne mets pas mon nom en jeu pour des mollassons.

Bruno sourit et promet d’être régulier dans son apprentissage. Chaque jour, il suit l’enseignement du mestre Gracie. À la rentrée de sa dernière année de collège, il est devenu un lutteur de très bon niveau, suffisant pour immobiliser son bourreau. Le gamin apeuré supplie Bruno de lui lâcher le bras. Bruno réfléchit, se demande si dans le sens inverse son ancien bourreau aurait eu pitié de lui. Bruno lui casse le bras.

Une amitié improbable naît entre le gosse de riches et le gamin de la favela. Dans un pays frappé par l’inflation et encore endeuillé par la mort d’Ayrton Senna, Daniel et Bruno ne se quittent presque jamais. Ils ont quatre ans d’écart, mais font presque la même taille. Daniel est longiligne, Bruno est encore frêle. Ensemble, ils jouent au basket-ball. Ils sont fans depuis les Jeux Olympiques de Barcelone et s’imaginent être les Chicago Bulls ou les Seattle SuperSonics. Ils jouent au foot, Bruno comme gardien, Daniel comme avant-centre. Ils font du surf sur la plage d’Ipanema et rentrent dormir chez Leonardo et Maria, partageant la même chambre d’adolescent.

Casser le bras de son harceleur aurait pu être la fin des ennuis pour Bruno, mais il vit à Rio de Janeiro. Dans les rues de Copacabana ou les clubs de Barra da Tijuca, il tombe sur des pitboys, des gosses de riches qui pratiquent le jiu-jitsu chez Ryan Gracie et les bagarres à cinq contre un. Pour se défendre, Bruno s’inscrit à l’académie Nobre Arte du mestre Cláudio Coelho puis au Nova União. Quand il ne sue pas sur le ring ou les tatamis, il le fait sur les toits de sa favela, où il s’est trouvé un travail de maçon. Entre le jiu-jitsu et la boxe, Bruno n’arrive pas à se décider. Son avenir est peut-être au milieu, dans le MMA.

Daniel aussi a un choix à faire. Son talent est remarqué aussi bien sur les terrains de football que sur les courts de tennis. Il avait promis de se décider avant l’An 2000, mais il grappille encore quelques jours. Au Maracanã, il assiste au match Vasco – Manchester United, avec son père et Bruno. À la mi-temps, Vasco mène 3-0 grâce à deux buts de Romário, l’idole de Bruno, et un but d’Edmundo, dont le fan numéro 1 est Daniel. Pendant que Bruno va chercher trois cocas, Leonardo revient à la charge.

— Filho, tu avais dit que tu allais te décider avant la nouvelle année.

— Je sais, Papa. Je n’y arrive pas, j’aime les deux sports. J’aime être avec mes copains à Olaria et je marque plein de buts. Au tennis, j’aime que tout repose sur moi. Si je perds ou si je gagne, c’est moi le responsable.

— Il faut te décider. Tu as entendu tes entraîneurs. Désormais, tu dois t’engager à 100 % dans un sport si tu veux avoir une chance de réussir.

— Qu’est-ce que tu ferais à ma place, Papa ?

— Moi ? Je vends des logiciels informatiques. Mon père voulait que je reprenne son usine de métallurgie. Il disait que sans ça, elle allait s’écrouler. Il avait raison… J’ai fait ce qui me passionnait, Dani. C’est comme ça que j’ai réussi. En travaillant beaucoup aussi… Toi, tu as le tennis et le foot. Je pense que tu as plus de chances de réussir dans le tennis, mais est-ce que c’est ce que tu préfères ?

— Je sais pas…

Daniel se retourne vers Bruno, qui vient de reprendre sa place, les mains chargées de trois sodas.

— Et toi, Bruninho ? Tu ferais quoi à ma place ?

— Qu’est-ce qui paye le plus ?

— Ça dépend. C’est pas ça qui m’intéresse le plus.

— Forcément, t’es déjà blindé. Je pense que tu préfères regarder le foot au stade ou à la TV. Tu préfères jouer au foot avec tes potes. Ils sont pauvres et toi, t’es riche, mais ils t’aiment pour qui tu es. Si on parle du sport, tu préfères la petite balle jaune. T’es un mec en or, mais quand tu perds au tennis, tu deviens un vrai con.

Daniel s’offense un instant et sourit dans la seconde. Il pose ses yeux sur le match qui a déjà repris. Jamais il ne s’est imaginé fouler la pelouse du Maracanã. Quand Gustavo Kuerten a remporté Roland-Garros, Daniel a passé sa nuit à envoyer des coups droits fictifs sur la terre battue parisienne. Le lendemain, sa tête n’était plus au Country Club, elle était à Roland-Garros. Avant même la fin du match de Vasco, Daniel se tourne vers son père.

— Papa, c’est le tennis. J’arrête le foot à Olaria. Je veux devenir tennisman professionnel.

— D’accord, filho. Tu as 14 ans. Jusqu’à tes 21 ans, je vais tout payer pour ta carrière. Le meilleur entraîneur, les meilleurs équipements, les voyages, tout ce dont tu auras besoin. Mais si ça ne marche pas, il faudra faire autre chose. Et moi, je n’aurai qu’un poste dans mon entreprise à t’offrir. Alors si tu n’aimes pas l’informatique, je te conseille de continuer tes études.

Daniel fait le bon choix. Il enchaîne les entraînements à Rio, les tournois en Amérique du Sud, et joue ses premiers Challengers à travers le monde. L’Orange Bowl à 18 ans, un premier match ATP, puis la révélation en 2004. À Roland-Garros, il élimine un Italien au premier tour puis un Polonais. Le troisième tour semble infranchissable. Il affronte Roger Federer, meilleur joueur du monde et vainqueur du dernier Grand Chelem. Si le nom de Daniel Magalhães était encore relativement peu connu avant le match, ce n’est plus le cas après. Pendant 3h49, Dani fait trembler Federer et décroche la victoire pour son premier match sur le Central. Désormais, il n’a plus besoin du soutien financier de son père. Toute la presse le compare à Gustavo Kuerten et le voit remporter le titre, mais il cède en demi-finale face à Nalbandian. Daniel a un mélange de tristesse, de joie et d’espoir. Il sait qu’un jour il remportera Roland-Garros.

Pour Bruno, le chemin est plus long. Il vit encore à Pavão-Pavãozinho, où il enseigne aux gamins de la favela le jiu-jitsu dans un projet social fondé par Fernando Tererê. Il a même refusé l’aide financière proposée par Leonardo. S’il réussit, ce sera par sa sueur et son sang. Sinon, il pourra continuer à soulever les sacs de ciment en imaginant que c’est une ceinture de champion de l’UFC. Bruno persiste et les sacrifices commencent à payer. Ceinture noire de jiu-jitsu brésilien à 23 ans, premier titre dans un tournoi de Vale-Tudo, et même une médaille de bronze en boxe anglaise aux Jeux pan-américains de Rio de Janeiro en 2007. Bruno a le Brésil dans le cœur et Rio dans l’âme, il ne pouvait pas manquer cet événement.

Daniel Magalhães échoue les années suivantes à Roland-Garros face à l’ogre Rafael Nadal, mais décroche son premier titre du Grand Chelem en 2009. Une nouvelle fois, Dani Maga vient à bout de Roger Federer, cette fois en cinq sets pour décrocher l’US Open à la surprise générale. Il célèbre son titre dans un club de New York et prend l’avion pour Dallas. Bruno Silva fait ses débuts à l’UFC, la ligue la plus prestigieuse des arts martiaux mixtes. Sans trembler, il s’impose face à un Américain sur une soumission dès le premier round. Daniel et Bruno s’éloignent, mais leurs chemins se croisent. Début 2012, alors que Bruno Silva enchaîne les victoires dans l’octogone, Daniel s’éloigne des courts en raison d’une blessure. Il en profite pour se ressourcer à Rio de Janeiro et assister à l’événement UFC 142, qui fait la part belle aux locaux comme Vítor Belfort, José Aldo et Bruno Silva. D’un coup de pied retourné magistral dans le troisième round, Bruno remporte le combat ainsi qu’un bonus pour le KO de la soirée. La semaine suivante, Daniel et Bruno se retrouvent au salon VIP d’un club de Barra da Tijuca. Daniel semble encore plus heureux que Bruno.

— Mon frère ! C’était quoi ce coup de pied incroyable ?

— C’est la capoeira, mon pote ! Je l’aurais peut-être pas tenté sur un autre combattant. Ce mec-là a trop parlé. Le trash-talking fait partie du jeu, mais ça fait des semaines qu’il parle mal de ma famille, de mon pays.

— C’est pas hyper dangereux le dernier coup que tu lui as mis ? Ça se voyait qu’il était inconscient.

— Tant que l’arbitre arrête pas le combat, je frappe. Si le mec est pas prêt à mourir dans l’octogone, c’est son problème. Je devais lui donner une leçon. Ce con m’a fait gagner 130 000 dollars de bonus, juste avec sa grande gueule.

— C’est un sport pour les fous, je comprends pourquoi tu as choisi ça. C’est quoi la prochaine étape ?

— Maintenant, c’est le combat pour le titre. C’était la règle, le vainqueur affrontait Frankie Edgar pour la ceinture.

— Tu le sens comment ?

— Il fait partie de l’équipe Renzo Gracie aux États-Unis. Je suis un meilleur lutteur et un meilleur boxeur que lui. Je vais le battre.

— Je te le souhaite, mon frère. Être champion, c’est quelque chose de différent. Je croyais avoir atteint les sommets avec ma demi-finale à Roland-Garros quand j’avais 19 ans. Il y avait eu la Guga-mania avec Kuerten et là, c’était la Maga-mania, c’était une folie. Mais quand j’ai gagné l’US Open, j’ai vu la différence. Tu verras quand tu seras champion, ça te met dans une catégorie à part.

— J’espère. Si Dieu le veut. Et toi, mon ami, ça va comment ?

— Pas terrible. J’ai beaucoup travaillé mon service à l’entraînement. J’ai forcé dessus et je me suis fait une lombalgie.

— C’est quoi ton programme ?

— Pour l’instant, du repos. Je me ressource auprès des miens.

— Ouais… Mon frère, je suis désolé de ne pas être allé à l’enterrement de ton Papa… J’étais en plein camp d’entraînement aux États-Unis. Leonardo était comme un père pour moi. Un mec comme ça, qui boit pas, qui mange bien, qui fait du sport… Mourir d’une crise cardiaque à 50 ans, c’est injuste.

— Ouais, on n’était pas préparés à ça… Mais lui l’était d’une certaine façon. Il a toujours été spirituel, peut-être qu’il le savait. Six mois avant sa mort, il a écrit son testament.

Daniel sort de sa poche une montre et l’offre à Bruno.

— Cette Rolex te revient. C’était la volonté de mon père.

— Il m’a mis dans le testament ?

— Il t’aimait beaucoup aussi. Il était très fier de ta réussite.

— Je me souviens de cette montre… Il l’avait au poignet quand je l’ai rencontré.

— C’est pour ça qu’il te l’offre. Tu es venu dormir chez nous et le lendemain tu es parti avant que tout le monde se réveille. Il a alors pensé à sa montre qu’il laissait tout le temps sur la table du salon. Il s’est dit que tu l’avais peut-être volée. Il avait 50 000 dollars au poignet. Et puis, avant même de descendre les escaliers, il s’est rassuré, il savait que tu ne la prendrais pas. Le matin, la montre était là et le soir, tu m’aidais à ramasser les balles.

— C’est vrai qu’il t’avait envoyé ramasser les balles ! Tu avais cassé ta raquette, espèce de rageux.

— Heureusement que je me suis calmé de ce côté… Bruno, mon père était fier de toi avant que tu réussisses dans le MMA. Quand j’étais petit, je l’ai entendu plusieurs fois dire aux autres que tu étais son fils noir.

— J’aurais aimé. Mon père biologique m’a contacté. Maintenant que j’ai des millions, il veut me connaître, il veut rencontrer son petit-fils.

— Tu lui as dit quoi ?

— Rien. C’était quand je pesais 40 kilos que j’avais besoin de lui.

L’amitié entre Bruno Silva et Daniel Magalhães est connue du grand public. En 2015, Bruno, champion invaincu des poids légers de l’UFC, et Daniel, vainqueur du dernier Masters, défilent ensemble sous la pluie au Carnaval de Rio. Trois semaines après, Daniel dispute la Coupe Davis. Il veut passer au moins un tour pour la première fois, d’autant plus que l’adversaire est l’Argentine. Au tennis aussi, la rivalité Brésil – Argentine déchaîne les passions. Le Brésil mène 2-1 et peut accéder aux quarts de finale pour la première fois depuis 2001 si Daniel bat Leonardo Mayer. Le Brésilien est mené 2-0, revient à 2-2 avant un cinquième set interminable. D’habitude si fort mentalement, Daniel est friable. Il ne joue plus pour lui-même ou ses supporters, il joue pour sa patrie. Lui aussi, il a le Brésil dans le cœur et Rio dans l’âme. Il finit par s’incliner 15-13 dans le dernier set d’un match qui aura duré 6h42, un record dans l’histoire de la Coupe Davis. Pour Dani Maga, seule la défaite compte, et elle fait mal. Une semaine plus tard, à Dallas, dans le même American Airlines Center qui avait vu le début de sa carrière UFC, Bruno Silva perd la ceinture qu’il détenait depuis trois ans en étant mis KO au quatrième round.

Pendant que Bruninho récupère des coups encaissés, Dani se remet de sa désillusion à la Coupe Davis malgré une douleur persistante au dos. À Roland-Garros, il joue sous infiltrations, seule solution pour enchaîner les matchs. Son corps oublie la douleur et le finaliste en 2010 et 2014 dispute une nouvelle finale sur la terre battue parisienne, face à Novak Djokovic. Il perd le premier set et remporte les trois suivants. Le numéro 9 mondial écrit l’histoire et décroche le deuxième Grand Chelem de sa carrière. Il le sait, jamais il ne pourra faire mieux. Une semaine plus tard, Daniel se fait opérer du dos et met un terme à sa saison. La fin est difficile pour Bruno Silva aussi. Il a une nouvelle chance pour la ceinture, mais se fait piéger par le trash-talking de son adversaire. Il est mis KO dès le premier round. Il prend du poids pour passer en catégorie mi-moyens. Contre un adversaire de second rang, Bruno va jusqu’au bout du combat, mais il est dominé tout le long. Il lui reste deux combats dans son contrat avec l’UFC, probablement ses derniers.

Daniel et Bruno se retrouvent une nouvelle fois à Rio de Janeiro, qui accueille les Jeux Olympiques 2016. Simple spectateur, Bruno vibre avec les médailles d’or en judo de Rafaela Silva, originaire de la favela de la Cité de Dieu, et en boxe de Robson Conceição, qui, comme la mère de Bruno, vient de Bahia. Daniel est relégué à un rôle de supporter après un nouvel abandon, le plus douloureux de sa carrière. Amoureux du Brésil, il est émerveillé par la prestation de Thiago Braz au saut à la perche, est déçu de l’élimination en quart de finale de son ami Thomaz Belluci face à Rafael Nadal, espère une victoire de l’équipe masculine de volley-ball. En attendant, Daniel et Bruno se rencontrent dans les loges du Maracanã, pour la finale de football entre le Brésil et l’Allemagne.

— C’est quoi ton prono ? demande Daniel à Bruno.

— 7-1, au moins. Je me suis pas remis de la défaite de la Coupe du monde.

— Aujourd’hui, il y a Neymar. Je le sens bien, ce match.

— Putain, tu te rappelles, Dani ? Il y a seize ans, on était au Maracanã avec ton père pour un match de Vasco. C’est là que tu as choisi le tennis plutôt que le foot.

— On dirait que j’ai bien choisi, non ?

— J’adorais aller voir des matchs au stade avec ton vieux.

— Moi aussi. J’aimais aussi quand on jouait au foot sur la plage ou dans la favela de PPG. Bruninho, j’ai réfléchi ces derniers temps… Je m’approche de la fin de carrière et je voudrais développer mon programme social. Je voulais proposer le tennis aux gamins de la favela, mais il n’y a pas de quoi construire des courts.

— On vit sur la montagne, mon pote. Ça penche.

— Ouais… Comment marche ton ONG ?

— Ça va, on a beaucoup d’enfants qui veulent apprendre le jiu-jitsu. Ça les canalise, ça leur apprend le respect, les parents sont contents. Mais comme je m’entraîne aux États-Unis, je n’y suis pas aussi souvent que j’aimerais.

— Bruninho, les médias m’ont demandé tellement de fois de raconter notre amitié que, en me souvenant des débuts et tout ce que ça nous a apporté, ça m’a donné une idée. À ma retraite, je veux aller plus loin qu’un projet social. Je veux qu’on s’associe pour fonder une école privée. Des cours le matin et des activités l’après-midi. On propose ce qui nous plaisait quand on était gamins. Le foot, le tennis, le surf, le BJJ, des activités artistiques. Moi, j’ai des gosses de riches qui veulent apprendre le tennis dans mon académie, mais je disais que c’était réservé aux petits des favelas. On pourrait faire un système de parrainage. Un gamin d’Ipanema s’inscrit, ça ouvre une place pour un jeune de la favela.

— Une école privée, hein ? Je me rappelle que ton père voulait me payer l’école aussi. Je lui ai dit qu’il pouvait continuer à me payer les cours de jiu-jitsu, mais l’école, j’irai pas.

— Je m’occuperais de l’administratif, tu serais sur le terrain.

— Tu sais comment me convaincre, hein ? sourit Bruno. C’est une bonne idée, Dani. Je vais y réfléchir.

Sur la pelouse du Maracanã, Neymar ouvre le score d’un fantastique coup franc puis inscrit le tir au but décisif. Pour la première fois de son histoire, le Brésil remporte le tournoi de football des Jeux Olympiques. Bruno et Daniel se prennent dans les bras et imaginent un futur après la retraite. À bout physiquement en raison de sa blessure au dos, Daniel Magalhães dispute un dernier Roland-Garros. Il atteint le troisième tour et perd en trois sets secs, sous une standing ovation du Court Philippe-Chatrier. Sa carrière professionnelle est terminée. Le même jour, Bruno Silva est à la carte de l’UFC 212 à Rio de Janeiro. Il perd sur décision unanime après trois rounds où, par respect pour l’ancien champion, son adversaire a retenu les coups. Bruno n’a jamais triché. Sans même disputer le dernier combat prévu dans son contrat, il met un terme à sa carrière devant les siens.

Près de cinq ans après leur retraite, Daniel Magalhães et Bruno Silva se retrouvent pour le lancement à Rio de Janeiro des « Jogos Escolares Brasileiros ». Sous l’impulsion du gouvernement Bolsonaro, les JEB reviennent pour la première fois depuis 2004. Pendant deux semaines, plus de 5 000 jeunes de 12 à 14 ans s’affrontent dans dix-sept disciplines différentes. Daniel et Bruno font partie des ambassadeurs aux côtés de nombreux athlètes champions olympiques comme Serginho et Giba au volley-ball, Thiago Braz et Maurren Maggi en athlétisme ou encore Arthur Zanetti et Rebeca Andrade en gymnastique. Bruno et Daniel se prennent dans les bras avec la complicité d’une amitié qui dure depuis vingt-cinq ans.

— Je ne pensais pas que tu allais accepter d’être ambassadeur, confie Bruno à Daniel.

— Je regrette que le tennis ne soit pas parmi les dix-sept sports représentés, mais je crois à l’inclusion sociale par le sport. Ça me paraissait important d’être présent.

— Je veux dire… Tu ne soutiens pas vraiment Jair Bolsonaro.

— Ah ! Je le déteste, tu veux dire. Je vote à gauche, mais je garde ça pour moi. Le pays est très divisé et nous sommes des idoles nationales, on se couperait d’une partie de nos fans en s’affichant. Et puis… Notre école privée Magalhães & Silva va enfin être inaugurée. On a bien galéré et on a encore besoin d’un coup de pouce du gouvernement pour nos projets.

— C’est politique, hein ?

— Pour le bien du Brésil, mon ami. Et toi, tu vas voter pour Bolsonaro en 2022 ?

— Si c’est face à Lula, oui, affirme Bruno. La première fois que j’ai voté, c’était en 2002, c’était pour Lula et j’étais très heureux. J’y ai cru, maintenant, je suis dégoûté des affaires de corruption.

— Tu crois que Bolsonaro n’est pas corrompu ?

— La gauche est trop laxiste envers les délinquants. Moi, j’ai grandi sans père et avec une mère droguée et alcoolique. J’ai connu la violence de la favela et je ne suis pas devenu trafiquant pour autant. Aujourd’hui, j’ai des enfants. Je veux qu’ils soient en sécurité.

— Tu crois que Bolsonaro va changer quelque chose ? Ça fait trois ans qu’il est au pouvoir. Les rues de Rio sont plus sûres ?

— Rio ? Rio est Rio… Bolsonaro croit en Dieu, il croit en la famille, à la valeur du travail.

— Si tu le dis… Comme on dit, il vaut mieux ne pas discuter de football, de religion ou de politique entre amis.

— Qu’est-ce qu’il nous reste alors, Dani ? Au moins, on est tous les deux vascaínos… Ce que je voulais dire, c’est que moi aussi, je crois en la famille. J’ai même pris contact avec mon père. Je le fais pour mes enfants, pour qu’ils connaissent quelqu’un du côté de ma famille.

— C’est bien, Bruninho. C’est une bonne chose, j’imagine. Je viens d’emménager à Barra da Tijuca, Rafaela veut vous inviter à dîner avec Sandra et les enfants.

— Dani, on va se voir tous les jours à l’école, tu veux qu’on se voie le soir aussi ?

— Je me passerais bien de voir un moche comme toi, mais avec Sandra, on a une demande à te faire.

— Je sais déjà… Rafaela a parlé à Sandra. Tu veux que je sois le parrain de ton fils, c’est ça ?

— Les femmes ne savent pas garder un secret… sourit Daniel. C’est ça, oui. Qu’est-ce que tu en penses ?

— Bien sûr, mon frère. Évidemment. Tant que je peux choisir le prénom, c’est bon.

— Pas question, Bruninho. On a déjà le prénom. Rafaela m’a demandé de me taire, mais je vais te le dire quand même.

— Tu vois, mon frère, toi non plus, tu ne sais pas garder un secret… C’est quoi le prénom ?

— Leonardo.

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