En 1831, neuf ans après avoir été le héros de l’Indépendance, l’empereur du Brésil, Pedro I, devient contesté en raison de scandales personnels et de sa préférence supposée pour le Portugal. Il abdique finalement et rentre à Lisbonne. Au Brésil s’installe la période de régence, le fils de Pedro I n’étant âgé que de 5 ans. « Orphelin de la nation », Pedro II est placé sous la tutelle de l’ancien allié puis rival de son père, José Bonifácio. La régence est assurée par trois hommes d’État, marquant déjà une opposition entre libéraux et conservateurs. Accusé de conspirer pour le retour de Pedro I, José Bonifácio est à nouveau condamné à un exil, cette fois définitif. La période connaît de nombreuses révoltes contre le pouvoir central à Rio de Janeiro, notamment dans le Rio Grande do Sul, où la guerre farroupilha s’étend sur dix ans. Des mouvements similaires ont lieu dans le Maranhão, à Pará et à Bahia, province où éclate en 1835 la « Révolte des Malês », plus grande insurrection menée par des esclaves musulmans.
Les nombreuses rébellions menacent l’unité de l’Empire du Brésil avant la majorité de Pedro II. Orphelin de père et de mère dès 1834, Pedro II est un élève studieux, notamment en sciences, politique et langues étrangères comme l’anglais, le français et le latin. Les députés avancent sa majorité de deux ans, permettant son couronnement le 18 juillet 1841 à Rio de Janeiro. Deux ans plus tard, Pedro II se marie par procuration avec Teresa Cristina, princesse des Deux-Siciles. Le couple a quatre enfants, mais les deux garçons meurent avant l’âge de deux ans, dernier épisode de la malédiction des Bragance. La princesse Isabel devient alors la prétendante au trône. Le pays est gouverné en alternance par le Parti libéral et le Parti conservateur. Malgré leurs différends, tous s’accordent sur le maintien de l’esclavage, jugé essentiel à l’économie basée sur l’exportation de café. La loi Eusébio de Queirós met fin au trafic transatlantique en 1850, mais l’esclavage reste en vigueur au Brésil.

La guerre du Paraguay
Dans la région de la Plata, les tensions sont croissantes entre les pays voisins en raison d’intérêts divers et d’une guerre civile en Uruguay entre colorados et blancos. Se sentant menacé, l’ambitieux dictateur paraguayen Francisco Solano López envahit le Mato Grosso brésilien. Cela marque le début de la guerre opposant le Paraguay aux pays de la Triple Alliance, l’Argentine, le Brésil et l’Uruguay. Mieux préparé militairement, le Paraguay parvient à contrôler le Mato Grosso, avant de reculer face aux armées adverses. Au Brésil, plus de 135 000 hommes, venant de toutes les régions du pays, sont mobilisés au sein des « Volontaires de la Patrie » alors que Pedro II est nommé « Volontaire Numéro 1 » et se rend au front. « Tout cela a produit un sentiment d’unité nationale que le pays ne connaissait pas, pas même à l’époque de l’indépendance », écrit l’historien Laurentino Gomes dans le livre 1889.

Malgré la politique d’extermination du peuple guarani, la Guerre du Paraguay se prolonge et le nombre de volontaires s’épuise. Les esclaves du gouvernement, appelés « esclaves de la nation », sont libérés et envoyés au front. Les propriétaires d’esclaves envoient également ces derniers à la guerre plutôt que leurs fils. La Triple Alliance parvient à s’emparer d’Asuncion, mais Pedro II exige la poursuite de la guerre, Solano López s’étant réfugié dans le nord du pays. Gaston d’Orléans, époux de la princesse Isabel et impopulaire au Brésil, prend le commandement des troupes et se distingue par une brutalité jugée non-nécessaire. Acculé à Cerro Corá, Solano López utilise comme bouclier des civils, massacrés par les soldats brésiliens. Le dictateur paraguayen est tué le 1er mars 1870, signifiant la fin d’une guerre qui a décimé le Paraguay et a nui à l’image impériale et aux finances du Brésil.
Une contestation croissante
La Guerre du Paraguay, à laquelle participe de nombreux esclaves, alimente également le débat de l’abolition. De nombreux pays, à l’instar des États-Unis après la terrible Guerre de Sécession, ont aboli l’esclavage et le maintien de la pratique isole le Brésil des pays modernes. La guerre renforce également la puissance de l’armée et les ambitions républicaines. En 1870, le Parti Républicain est fondé par des libéraux déçus de Pedro II, qui nomme deux ans plus tôt un ministère composé essentiellement de conservateurs. Le « Manifeste Républicain » critique le « pouvoir personnel » de Pedro II et demande la fin de l’Empire. « La monarchie était une caractéristique de l’Europe et le Brésil s’isolait du reste du continent en étant le seul pays à l’adopter », explique Miriam Dolhnikoff.
Le Brésil se modernise grâce aux nouveaux moyens de transport et de communication. Le transport ferroviaire révolutionne l’économie du café et les premières industries apparaissent. « L’économie restait agraire et la grande majorité de la population habitait en zone rurale, mais la croissance des villes engendrait une diversification des activités […] La diversité était également sociale. Esclaves et hommes libres circulaient dans les rues », poursuit Miriam Dolhnikoff. La presse, libre depuis les années 1850, critique et caricature l’Empereur. « Jusqu’à la fin des années 1870, s’organisaient trois foyers d’opposition à l’Empire : les abolitionnistes, les républicains et l’armée. Pendant ce temps, le monarque s’éloignait de plus en plus de la politique », jugent les historiennes Lilia Schwarcz et Heloisa Starling dans le livre Brasil : uma biografia. En 1871, Pedro II part voyager en Europe et au Moyen-Orient, et laisse la régence à sa fille Isabel. En son absence, la loi du « ventre libre », timide pas vers la fin de l’esclavage, est promulguée et renforce les tensions concernant l’abolition.
Les militaires s’opposent également de façon croissante à l’Empire. La « Question militaire », « série de conflits impliquant l’armée et le gouvernement impérial » selon Laurentino Gomes, aboutit à la fondation du « Club militaire » en 1887. Influencé par la doctrine positiviste d’Auguste Comte et présidé par le maréchal Deodoro Fonseca, le club soutient la mise en place d’une république. À l’opposé des abolitionnistes, les producteurs de café de São Paulo anticipent la fin de l’esclavage en ayant recours à une main d’œuvre d’Europe et soutiennent également le mouvement républicain. « Les caféiculteurs paulistas considéraient injuste un système qui privilégiait d’autres provinces au détriment de celle qui était responsable de la production de la plus grande part de richesse du pays. São Paulo était une puissance économique, mais n’avait pas l’influence politique correspondante », poursuit Miriam Dolhnikoff.

À soixante-et-un ans, l’Empereur Pedro II apparaît vieillissant et affaibli par le diabète. Il part se soigner en Europe et laisse une nouvelle fois la régence à sa fille Isabel. C’est à la princesse que revient la signature de la Loi d’or, qui abolit l’esclavage le 13 mai 1888. Les anciens propriétaires d’esclaves, qui demandaient une indemnisation pour la perte de main-d’œuvre, se détournent définitivement de Pedro II. « Je vois la monarchie en sérieux danger et quasi condamnée », écrit l’abolitionniste Joaquim Nabuco. De leur côté, les républicains reprochent à la princesse Isabel son dévouement à l’Église catholique et voient en son mari Gaston d’Orléans la menace d’un Brésil gouverné par un étranger.
Coup d’État militaire
En juin 1889, Pedro II, de retour au Brésil, nomme comme chef du gouvernement le vicomte de Ouro Preto. Chargé de mener des réformes afin de contenter les propriétaires terriens et les militaires, il se heurte à une motion de censure largement soutenue par les députés. Pedro II dissout à nouveau la chambre des députés, sans calmer l’opposition. Benjamin Constant, le nouveau président du club militaire de Rio de Janeiro, déclare qu’il est prêt à prendre les armes si « les moyens légaux ne sont pas suffisants pour changer la direction d’une politique caduque ». Face aux rumeurs d’une conspiration, des militaires du Rio Grande do Sul connus pour leur élan républicain, sont envoyés à Rio de Janeiro par le gouvernement. « En pensant “nettoyer” les rangs de l’armée du Rio Grande do Sul, vus comme un foyer de la subversion républicaine, le gouvernement renforçait en fait la force des conspirateurs en les concentrant au cœur de l’empire, à Rio de Janeiro », écrit Laurentino Gomes.
Le 15 novembre 1889, les troupes rebelles menées par le maréchal Deodoro da Fonseca envahissent le quartier général de l’armée au Campo de Santana, où se sont réfugiés les ministres. Chargé de protéger l’Empire, le général Floriano Peixoto change de camp et refuse d’obéir aux ordres du vicomte de Ouro Preto. En voulant résister, le ministre de la Marine, le baron de Ladário, est atteint par balle. Les autres ministres sont arrêtés et le vicomte de Ouro Preto, constatant « qu’il n’y a pas de possibilité de résister efficacement », remet sa démission à Pedro II.

Pour le remplacer, l’Empereur songe au sénateur Gaspar Silveira Martins, rival personnel et politique de Deodoro da Fonseca. « En apprenant la nouvelle, Deodoro, qui jusqu’à ce moment, semblait hésiter entre mettre fin à la monarchie ou seulement suggérer un nouveau gouvernement à l’Empereur, se décida finalement à accepter la proclamation de la République et constitua un nouveau gouvernement provisoire », poursuit Laurentino Gomes. La République du Brésil est proclamée le 15 novembre 1889 et Pedro II est poussé à l’exil, où il meurt deux ans plus tard, à Paris.





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