Rocinha & Favelas #1 : Faire un tour dans la favela de Rocinha

Faire un tour dans une favela est devenu une activité courante lors de vacances à Rio de Janeiro. Les avis sont partagés, parfois très virulents, aussi bien de la part de Brésiliens que de gringos. Certains sont inquiets, d’autres réticents, il y a ceux qui sont totalement contre et ceux ont franchi le pas, ce qui a été bien souvent l’un des moments les plus marquants de leur passage à Rio. Petit « tour » de la question, avec les arguments passés en revue et les guides à connaître à Rocinha, où j’ai vécu un an.

Les principaux arguments des personnes contre sont : « pourquoi aller voir la misère ? » ou « est-ce que tu ferais un tour dans une cité de France ? ». Pour la première question, je dirais que ça ne sert effectivement à rien de faire un tour si le but est de voir la misère. Ou plutôt, il faut justement y aller si vous associez la favela uniquement à la misère. Il y a à Rocinha toute une vie, une communauté, des personnes, des règles, des coutumes, des traditions, une culture. Rio de Janeiro est indissociable de la favela et y aller – avec le bon guide – permet de comprendre comment les favelas sont nées et comment y vivent plus de 20 % des habitants de Rio. Ne pas visiter une favela, c’est passer à côté d’une partie importante de Rio, ce qui est tout à fait acceptable, il n’est pas obligé de tout voir lorsqu’on visite une ville.

Les cités de France ne se visitent pas, il y a pourtant toute une histoire, une culture et une vie de quartier. Il y a l’art de rue et les graffitis, les petits qui jouent au foot en bas du quartier, des projets d’associations ou de maisons de jeunes, des restaurants-grecs, de la musique et des freestyles de rap, des habitants qui sont des figures du quartier, il y a toute une vie et un fonctionnement de la cité qui pourraient être mieux connus. À Rocinha, le tour débute par une montée en moto-taxi, l’un des moments forts de la visite, pour avoir une vue exceptionnelle sur Rio et l’immensité de la favela. La descente se fait dans les becos, les petites ruelles, qui sont l’âme de la favela. Selon les guides, vous pourrez vous exercer au cerf-volant, assister à une démonstration de capoeira, découvrir un projet social… Vous pourrez visiter les commerces et échanger avec les habitants, même si la barrière de la langue peut être un obstacle. Vous pourrez être surpris à la fois par l’activité de la favela et le défilé permanent des motos sur la rue principale, mais aussi le calme et la tranquillité qui peuvent se dégager des becos. Surtout, vous pourrez comprendre Rocinha grâce aux explications du guide, comprendre comment la favela est née, comment elle vit et fonctionne, vous pourrez casser vos préjugés sur la favela.

Pour ceux inquiets concernant la sécurité, un tour à Rocinha est sûr à partir du moment où le guide sait où il va. La présence du trafic de drogue est acceptée par les habitants et l’autorité des trafiquants n’est pas contestée. Le trafic représente moins d’1 % de la favela, il serait donc dommage de passer à côté de Rocinha à cause de cela, et les deux mondes se côtoient sans se gêner mutuellement. Les favelas se sont construites illégalement, les services publics ont longtemps été complètement absents et restent défaillants. Le trafic de drogue et ses revenus ont permis de compenser ces manques en apportant une aide financière aux malades ou aux enfants par exemple, et en faisant figure d’autorité. Afin d’éviter les venues de la police, le trafic a interdit le vol dans la favela. C’est pourquoi on dit que Rocinha est plus sûre que Copacabana et que vous avez bien moins de risque de vous faire voler dans la favela qu’à l’extérieur.

Selon les guides, vous pourrez voir plus ou moins de trafiquants dans les rues de Rocinha. Ils sont lourdement armés, ce qui est toujours impressionnant, mais cela n’est pas dangereux. Les gangs adverses n’entrent pas dans Rocinha et il y a une séparation du territoire avec la police, qui circule seulement dans la rue principale de la favela. Rocinha est située dans la zone sud de Rio de Janeiro, au milieu des quartiers aisés, la richissime école américaine étant située littéralement à la sortie de la favela. Personne n’a donc d’intérêt à ce qu’il y ait des fusillades qui attireraient les médias et l’armée, et il existe une coexistence pacifique entre le gang et la police. Cependant le risque zéro n’existe pas, j’ai vécu un an à Rocinha et il y a eu pendant mon séjour deux opérations policières avec des tirs, dont une particulièrement impressionnante la nuit. Depuis 2017 et une guerre entre deux gangs dans Rocinha qui a fait de nombreux morts, il y a en moyenne une grosse opération policière par an où la situation peut être dangereuse.

Le risque est donc très faible en tant que touriste, mais il ne faut pas non plus considérer la favela comme un havre de paix. Vous êtes accompagné d’un guide, qui sait où il vous emmène. Les trafiquants acceptent le tourisme à Rocinha et peuvent même se montrer amicaux avec les touristes, à partir du moment où vous ne tenterez pas de les prendre en photo. Il faut évidemment bien respecter cet ordre pour ne pas se mettre inutilement en danger et par respect pour le guide qui se charge de votre sécurité. N’allez pas non plus vous aventurer seul dans les becos. Il n’y a pas de danger pour la plupart des ruelles, mais vous pouvez facilement vous perdre, et même si le trafic interdit le vol et que les sanctions sont sévères, voire définitives en cas de récidive, il ne peut pas l’empêcher totalement. Rocinha est un endroit frappé par la pauvreté et il y aura toujours des gens pour prendre tous les risques pour un peu d’argent. Vous pourriez aussi tomber dans une zone de Rocinha où le trafic est plus intense et vous serez immédiatement repéré comme étranger. Ils vous laisseront tranquille si vous n’avez rien à vous reprocher, mais il vaut mieux éviter de provoquer cette situation. Il n’est pas non plus nécessaire de romantiser les trafiquants et l’exhibition des armes de guerre, comme cela est le cas pour certains touristes. Les trafiquants vivent dans un univers violent et imposent leurs lois au reste de la population, qui n’a d’autres choix que de l’accepter.

Un tour à Rocinha est donc selon moi quelque chose à faire lors de vacances à Rio et permet de mieux comprendre la ville. Il permet aussi de créer du travail pour des habitants de la favela et de soutenir les commerces, même si cela est très relatif. Il y a environ 200 000 habitants et des milliers de commerces. De nombreux habitants appartiennent à la classe moyenne basse et font vivre ces commerces. Même si vous achetez un souvenir et quelque chose à manger, l’impact est limité et la favela ne vit pas du tourisme. Un autre argument souvent utilisé en faveur des tours est que les habitants apprécient ces visites. En un an à Rocinha, j’ai croisé quotidiennement des touristes qui effectuaient un tour. La plupart des habitants n’y font pas attention ou ont un avis neutre sur la question, une minorité est effectivement contente de la présence de touristes qui viennent casser leurs préjugés, et une encore plus faible minorité semble gênée ou agressée par la présence d’étrangers dans la favela. L’impact me semble là aussi relatif, mais au détour des becos, il est possible de faire à Rocinha une rencontre qui restera gravée dans votre mémoire.

Maintenant que vous êtes convaincus, ou non, de faire un tour à Rocinha, vous vous demandez peut-être avec quel guide le faire. De nombreux tours opérateurs proposent des guides locaux, qui ont grandi dans la favela. Privilégiez donc un guide local et évitez à tout prix les tours en jeep, qui sont assez mal vus dans Rocinha pour leur côté safari. J’ai moi-même participé à des tours avec des guides qui habitent encore à Rocinha. J’ai fait un premier tour avec Gilmar, qui est plutôt connu des Brésiliens sur Instagram. Si les tours étaient auparavant plutôt effectués par des touristes étrangers, de plus en plus de Brésiliens venus d’autres États que Rio viennent découvrir Rocinha. J’étais en compagnie d’un couple de Brésiliens, nous étions donc seulement quatre, ce qui permet d’avoir un meilleur contact avec le guide et de faire moins touriste. Gilmar fait également le tour en anglais et il fait office de photographe pendant le tour, ce qui est un autre plus pour la visite. J’ai ensuite fait un tour avec Guilherme lorsqu’un couple d’amis français est venu me voir à Rio. Le parcours a été simplifié comme mes amis logeaient chez moi à Rocinha, mais le point fort de la visite est l’accès à une terrasse en haut de Rocinha avec une vue sur toute la favela. Peu de guides ont accès à cette terrasse et la vue est incroyable. J’ai également fait un tour avec VT, un tour un peu particulier puisque nous n’étions que tous les deux. Il ne parle que portugais, mais peut faire le tour avec un guide parlant anglais, ce qui peut être intéressant d’avoir deux guides différents. VT peut également vous emmener dans l’immeuble familial, autre particularité de la favela, avec une très belle vue sur Rocinha.

Une autre option est le tour proposé par Favela United Tour et l’institut Sempre Movimento, qui finance une école de foot à Rocinha. Étant éducateur de futsal en France, j’ai pu donner des entraînements aux enfants du projet Craques da Rocinha et cela a été l’une de mes expériences les plus riches lors de mon séjour au Brésil. Le tour (environ 50 €) est plus cher que les autres, mais il permet de jouer au foot avec les enfants de Rocinha sur un terrain synthétique avec une vue sur toute (ou quasiment) la favela. L’argent permet ensuite de financer le projet, notamment en achetant du matériel, ce qui profite également aux autres clubs de foot qui proposent une activité aux enfants de Rocinha.

Il y a de nombreux guides locaux à Rocinha et j’ai pu en rencontrer quelques-uns même sans faire leur tour, puisque cela va assez vite de se connaître lorsque on habite dans la même favela. Les guides sont très sympas et parlent anglais, ou même français. Il y a Leandro, qui est en couple avec Lætitia, une youtubeuse française qui organise des séjours à Rio pour les femmes. Je recommanderais également Pablo et Bruce pour un tour authentique puisqu’ils ont grandi Rocinha et vivent encore là-bas. Ils pourront vous faire découvrir la favela et sa culture, le cerf-volant pour Leandro, la capoeira pour Pablo ou la boxe pour Bruce, puisqu’il est aussi prof de boxe. Je citerai également Alisson, qui apprend le français. Natif de Rocinha, il peut vous faire découvrir sa « laje » avec vue sur la favela. Pour ceux qui souhaiteraient un guide français, Annabelle a vécu à Rocinha et fait régulièrement des tours. Même si une partie des revenus est reversée à des projets sociaux, notamment Vivendo um sonho, qui offre des cours de surf et de soutien scolaire aux enfants de Rocinha, j’estime qu’il est plus immersif de le faire avec un guide qui est né à Rocinha et qui favorisera la rencontre avec les locaux. Les options sont en tout cas nombreuses, renseignez-vous sur les conditions et le prix, j’estime qu’un tarif de 25-30 € (environ 150-180 reais) est correct. Le prix dépend de plusieurs paramètres, mais une chose est sûre, en choisissant le guide adéquat, un tour à Rocinha sera l’une des expériences les plus fortes de votre séjour à Rio.

Pour finir, je laisse ici les comptes Instagram des différents guides mentionnés.

Gilmar : @gilmarjuniorfernandes

Guilherme : @guilhermexuxa22

VT : @lajedovt

Favela United Tour : @favelaunitedtour

Leandro : @bresilmonamour

Pablo : @favelaslivestour

Bruce : @brucetour.rj

Alisson : @favelaguide

Annabelle : @annabelle_inriodejaneiro

4 réponses à « Rocinha & Favelas #1 : Faire un tour dans la favela de Rocinha »

  1. […] je n’ai jamais eu de problème en me baladant dans Rocinha. Une option peut être de faire avant un tour avec un guide, de nombreux guides locaux proposent des tours dans Rocinha, pour voir votre ressenti sur la favela. Une chose est sûre, tout le monde peut trouver son […]

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  2. […] consacré un précédent article aux tours possibles dans la favela de Rocinha, en avançant les avantages et inconvénients aussi […]

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