Comme de nombreux pays à travers le monde, le jour de la fête nationale au Brésil correspond à la déclaration d’indépendance, le 7 septembre 1822 lors du « Grito do Ipiranga ». Le processus d’indépendance naît quinze ans plus tôt à des milliers de kilomètres, en plein milieu des guerres napoléoniennes.
La situation en Europe
Napoléon Bonaparte, tout-puissant sur le continent européen, est défait lors de la bataille navale de Trafalgar en 1805. Afin d’isoler l’Angleterre, il impose alors aux autres pays un Blocus continental. Allié historique de Londres, le Portugal se retrouve dans une position délicate. Adhérer au blocus reviendrait à déclarer la guerre à l’Angleterre, qui bombarde quelques semaines plus tôt Copenhague pour le même motif. Refuser d’obéir à Napoléon entraînerait également des conséquences désastreuses. L’empereur français accentue la pression et signe avec l’Espagne le Traité de Fontainebleau, qui prévoit un partage du territoire portugais et l’extinction de la maison de Bragança, à la tête du Portugal depuis la fin de l’Union ibérique en 1640.
Entre l’Angleterre et Napoléon, le prince du Portugal João VI choisit une troisième voie : la fuite. Arrivé au pouvoir par hasard, après le décès de son frère aîné et la démence de sa mère, la « Reine Folle » Maria I, João VI est décrit comme un « grassouillet peureux et faible ». Lorsque les troupes napoléoniennes menées par le général Junot envahissent le Portugal, le prince régent adopte un plan imaginé à plusieurs reprises au cours de l’histoire du Portugal : le transfert de la Cour de Lisbonne vers Rio de Janeiro.

Le 29 novembre 1807, une flotte anglaise arrive sur les rives du Tage. Le commandant Sidney Smith a ordre de protéger le départ de la Cour portugaise et, en cas de refus, de bombarder Lisbonne. «Les colonies auraient de fait été perdues par la métropole si Dom João n’était pas allé au Brésil. Les Anglais les auraient occupées sous le prétexte de les défendre », écrit dans ses mémoires Sidney Smith. Environ 10 000 membres de la Cour, incluant la famille royale, des nobles, mais aussi des militaires, religieux, et juges partent vers le Brésil, abandonnant les Portugais à leur propre sort.
La traversée vers le Brésil est difficile. Les voyageurs affrontent le froid de l’hiver européen puis la chaleur écrasante au niveau de l’Équateur. João VI arrive au Brésil le 22 janvier 1808 et débarque à Salvador, capitale du Brésil colonial jusqu’en 1763. Le prince régent veut s’assurer du soutien d’une province où a éclaté dix ans plus tôt la Révolte des Tailleurs (ou conjuration bahianaise), un mouvement indépendantiste inspiré de la Révolution française. Accueilli chaleureusement, João VI annonce l’ouverture des ports du Brésil à toutes les « nations amies », mettant fin à trois siècles de monopole du Portugal. L’Europe en guerre, l’ouverture des ports profite largement à l’allié anglais, favorisé par sa puissance maritime et les progrès de la Révolution industrielle.
L’installation de la Cour à Rio de Janeiro
Après un mois à Salvador, João VI arrive finalement à Rio de Janeiro le 8 mars 1808. Les festivités durent une semaine avec notamment une cérémonie religieuse et le « beija-mão » au Paço Real. João VI s’installe au somptueux palais de São Cristóvão, généreusement offert par le richissime trafiquant d’esclaves Elias Antônio Lopes, qu’il récompense par l’Ordre du Christ puis le titre de chevalier de la Maison royale.
Rio de Janeiro compte alors environ 60 000 habitants, dont un cinquième d’esclaves. Afin d’abriter les nouveaux venus portugais, des maisons sont saisies, où il est marqué sur les portes : « PR » pour « Propriété royale ». La signification est détournée par le peuple en « Ponha-se na rua », soit « à mettre dans la rue ». João VI mène également une « guerre juste » en exterminant des peuples indigènes, notamment les botocudos, qui gênent l’accès à la vallée du Rio Doce. Pour couvrir les dépenses de la Cour, le prince régent augmente les impôts et crée la Banco do Brasil, financée par des commerçants et trafiquants d’esclaves, qui reçoivent en échange des titres de noblesse. « Au Portugal, pour devenir comte, il faut 500 ans, au Brésil, 500 millions », écrit l’historien Pedro Calmon.
La ville de Rio de Janeiro se transforme, des institutions politiques, judiciaires et militaires inspirées de Lisbonne sont créées ainsi qu’une école supérieure de médecine et l’Académie Royale Militaire. Bien que soumis à la censure, A Gazeta do Rio de Janeiro devient en septembre 1808 le premier journal publié au Brésil.
Le royaume unifié du Portugal et du Brésil
En 1814, Napoléon abdique après la défaite de la campagne de France. Les cartes du monde sont une nouvelle fois redistribuées. Les pays vainqueurs se réunissent au congrès de Vienne, mais le Portugal apparaît affaibli. Sous l’influence du diplomate français Talleyrand, qui cherche à limiter la puissance de l’Angleterre, João VI proclame en 1815 le Royaume du Portugal, du Brésil et des Algarves. Le Brésil cesse ainsi d’être une colonie et est élevé au rang du Portugal. Afin de donner du prestige au nouveau royaume, Pedro, le fils de João VI, se marie avec la princesse Maria Leopoldina, fille de l’empereur d’Autriche.

La mesure permet également de contrer l’élan républicain en Amérique latine et d’éviter une indépendance trop précoce du Brésil. Malgré le retour de la paix au Portugal, João VI continue ainsi de gouverner à Rio de Janeiro. Il poursuit le développement de la ville avec la création de la Bibliothèque nationale, du Musée national ou encore du Jardin botanique. En 1816, la Mission artistique française, menée par Joachim Lebreton et le peintre Jean-Baptiste Debret, apporte le style néo-classique. L’École royale des sciences, des arts et des métiers est fondée la même année. Passionné de musique, le Roi recrute également des musiciens portugais et italiens, qui viennent jouer de l’opéra à la Chapelle Royale ou au Théâtre royal, inauguré en 1813.
Révolutions
La transformation de Rio est assurée par un recours massif aux esclaves venus d’Afrique. Ainsi, la population de la ville augmente de 30 % entre 1808 et 1822, mais le nombre d’esclaves est multiplié par trois ! Afin de financer les diverses dépenses de la Cour, le Roi augmente une nouvelle fois les impôts. La mesure est particulièrement mal reçue dans la province du Pernambuco, grand producteur de sucre et qui a souffert d’une sécheresse en 1816 et d’une chute des prix en raison de la concurrence des Pays-Bas. Inspirée par l’indépendance des États-Unis et le courant des Lumières, une révolte éclate à Recife en 1817. Un gouvernement républicain est nommé, mais la rébellion est violemment réprimée deux mois plus tard par les hommes de João VI. « Même si la crise de 1817 n’a pas eu de conséquences immédiates et visibles au Brésil et au Portugal, elle a affecté les fondations du système en vigueur », juge l’historien Roderick Barman.
Deux ans après la mort de sa mère, João VI est officiellement couronné en 1818. La cérémonie a lieu à Rio de Janeiro, ce qui accentue le mécontentement à Lisbonne, décimé par des années de guerre et de domination anglaise. Le 24 août 1820, un mouvement composé de militaires, commerçants et fonctionnaires d’État, mène une révolution libérale à Porto. Une Assemblée constituante appelée Cortes s’empare du pouvoir et exige le retour du roi au Portugal. Attaché à sa vie à Rio de Janeiro, João VI songe à envoyer son fils Pedro à Lisbonne, mais celui-ci refuse. João VI est contraint de rentrer au Portugal, emportant avec lui les coffres de la Banco do Brasil, comme il l’avait fait quatorze ans plus tôt dans le sens inverse. À son départ, il dit à son fils, nommé prince régent du Brésil : « Pedro, si le Brésil doit se séparer, que ce soit fait par toi plutôt que par l’un de ces aventuriers ».
Sur le navire qui le ramène au Portugal, João VI jure sur la nouvelle constitution des Cortes, qui réduit ses pouvoirs. Les Cortes mettent fin aux institutions créées par João VI au Brésil et rétablissent le monopole portugais. Dans les faits, le Brésil redevient une colonie du Portugal. L’Assemblée exige également le retour à Lisbonne du prince Pedro.
Le Cri d’Ipiranga
Arrivé au Brésil à 9 ans, Pedro refuse l’ordre et annonce rester à Rio de Janeiro le 9 janvier 1822, jour connu comme le « Dia do Fico ». Des troupes portugaises menées par le général Avilez tentent de forcer le départ de Pedro, mais sont repoussées par 8 000 Brésiliens. Un mois plus tard, une expédition envoyée de Lisbonne échoue également à s’emparer de la ville.

En raison du climat de guerre, Pedro envoie sa femme Maria Leopoldina et son fils, le prince héritier João Carlos, loin de la ville. Malade et affaibli par le voyage, João Carlos décède à dix mois, nouvelle malédiction de la maison de Bragança. Soutenu par le ministre pauliste José Bonifácio, Pedro rompt définitivement les liens avec les Cortes. Il convoque une Assemblée pour rédiger une constitution et voyage vers São Paulo afin de s’assurer du soutien des autres provinces. Le 7 septembre 1822, sur les bords de la rivière Ipiranga, Pedro reçoit par lettre de nouvelles injonctions des Cortes. Excédé, il déclare l’indépendance du Brésil dans ce que l’histoire retient comme le « grito do Ipiranga » : « L’indépendance ou la mort ! ».
Avec le soutien de l’Angleterre, José Bonifácio rédige la déclaration d’indépendance, signée par Maria Leopoldina. Pedro I est acclamé empereur le 12 octobre et couronné le 10 décembre. Malgré les luttes et défis qui suivront, le 7 septembre 1822 marque le début d’un Brésil indépendant et d’un cri qui résonne encore dans l’histoire.






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