Rocinha & Favelas #4 : Les projets sociaux à Rocinha

Lors de mon année passée à Rocinha, j’ai pu participer à plusieurs projets sociaux, ce qui me tenait particulièrement à cœur. Je voulais surtout m’impliquer dans des associations pour l’éducation et m’occuper d’enfants dans des domaines différents. Le trafic de drogue est présent à Rocinha et j’ai donné des cours à proximité de points de vente ou de trafiquants armés. C’est pour cela qu’il me semble important de proposer aux enfants des activités afin qu’ils aient un passe-temps après l’école et d’autres perspectives pour s’éloigner des tentations de la rue. Certains jeunes n’ont pas de modèles à suivre et les trafiquants deviennent pour eux une référence. À travers cet article, j’aimerais présenter quelques-unes des associations, mon expérience vécue sur place et les moyens de les aider. Ces associations sont appelées au Brésil « projetos » et sont fondées en général par un habitant de la favela. Il en existe énormément et ces projets viennent en aide aux personnes vulnérables. L’une des difficultés principales est évidemment le financement et pour cela les associations cherchent des partenariats avec des instituts ou ONG.

Tio Lino

Je commence cet article avec un projet auquel je n’ai pas participé, mais qui est l’un des plus anciens de Rocinha, celui de Tio Lino. Le projet a été fondé à la fin des années 1980, lorsque le crime commençait à s’installer à Rocinha. Tio Lino a lancé l’ONG « Mundo da arte » après avoir observé des enfants jouer avec de fausses armes en bois. Il a notamment mis en place le programme « troque une arme contre un pinceau » pour promouvoir l’art et offrir une alternative aux jeunes de Rocinha. Tio Lino est décédé en 2014, mais le projet a été repris par sa fille Iris Santos. Renommé « Projeto Tio Lino », l’ONG propose du soutien scolaire, des cours de peinture, photographie, danse ou encore muay-thaï, et accueille les enfants tous les jours de la semaine.

https://igmtransforma.com.br/ong/projeto-tio-lino

Craques da Rocinha

J’ai d’abord participé au projet Craques da Rocinha, qui donne des entraînements à 200 enfants de 5 à 17 ans. Les entraînements ont lieu du lundi au vendredi, de 14 h jusqu’à 20 h pour entraîner toutes les catégories d’âge. Le projet a été créé en 1999 par l’entraîneur Renatinho et est soutenu aujourd’hui par l’institut Sempre Movimento à São Paulo, qui promeut l’éducation et l’activité physique avec différents projets. Cela permet de financer l’achat de maillots ou de ballons, qui profitent au projet Craques da Rocinha mais aussi d’autres clubs de foot dans Rocinha, qui disposent de moyens moindres. L’argent permet aussi de financer des fêtes et repas, ou des sorties culturelles ou sportives, qui sont toujours très attendues par les enfants. L’argent est obtenu notamment grâce à des dons d’entreprises puisque le projet s’inscrit dans la Loi d’incitation au sport, qui permet des crédits d’impôts. Dernièrement, Alisson, un guide à Rocinha dont j’avais parlé, effectue des tours où les touristes peuvent jouer avec les enfants, une partie de l’argent revenant ensuite au projet.

https://sempremovimento.org.br/doe20.html

Pour ma part, j’étais éducateur futsal en France auprès d’enfants de 9 et 10 ans et je voulais poursuivre cette activité lors de mon année à Rio. J’ai essayé sans succès d’entraîner à l’académie du PSG et c’est finalement dans la favela où j’habitais que j’ai pu trouver mon épanouissement. J’avais trouvé une page Instagram du projet « Craques da Rocinha » et j’avais envoyé un message en me présentant. Je n’ai pas eu tout de suite une réponse, mais la seconde tentative fut la bonne et Maria m’envoya le contact de l’entraîneur Renato. J’ai demandé à Renato la possibilité d’assister à un entraînement et il m’a fixé un rendez-vous pour voir les enfants. J’ai ensuite compris qu’il ne serait pas là et il m’a dit que si je préférais, on pouvait reporter à un jour où il serait là. Je me suis dit autant commencer maintenant et je me suis rendu sur le terrain de Cachopa pour rencontrer les enfants. J’ai pu donner mon premier entraînement et les enfants m’ont tout de suite accepté. J’ai ensuite donné des entraînements tous les vendredis, surtout aux 10-11 ans, même si je me suis occupé de toutes les catégories de 5 à 15 ans.

Être entraîneur, ou plutôt éducateur, dans une favela de Rio était parfois difficile pour moi. Il y avait la barrière de la langue, même si je parle bien le portugais. Ce n’était pas toujours évident de les comprendre et je garde en mémoire un enfant qui m’a dit : « Maintenant je comprends le français ! » une fois qu’il s’était habitué à mon accent. Les enfants avaient toujours envie de s’entraîner, certains mentant sur leur âge pour pouvoir participer à l’entraînement de la catégorie d’âge. C’était aussi parfois compliqué de se faire pleinement respecter, il y a des jeunes « difficiles » et il m’est arrivé de « rater » des séances, surtout quand j’avais une vingtaine d’enfants ou plus à gérer. Mais j’avais toujours envie de revenir le vendredi suivant et de faire mieux. Je pense que cela a été un enrichissement mutuel et j’ai trouvé la relation plus profonde que celle avec les enfants dont je m’occupe en France. Les jeunes de Rocinha étaient plus dans la démonstration des émotions, de la frustration à l’affection.

C’était en tout cas l’une de mes meilleures expériences lors de mon année à Rio. Même si pour moi le football est secondaire et ce sont surtout l’éducation et la création de souvenirs positifs qui m’intéressent, les jeunes rêvent presque tous de devenir footballeurs professionnels, encore aujourd’hui l’un des rares moyens pour changer de conditions de vie. Il y a un championnat qui existe entre équipes de Rocinha et Cachopão avait deux équipes inscrites par catégorie. Il y a une première phase à 8 ou 10 équipes et ensuite des demi-finales puis la grande finale pour désigner le champion. Tous les dimanches pendant quelques mois, nous avions donc un match à jouer et c’était une compétition intense à jouer. Nous avons gagné avec les U11 et je garde précieusement la médaille de champion.

C’était un souvenir marquant, tout comme la venue de Diego, joueur passé par la sélection brésilienne, le FC Porto, le Werder Brême ou encore l’Atlético de Madrid et qui a terminé sa carrière dans le club le plus populaire de Rio, Flamengo, où il a joué de 2016 à 2022. C’est une idole pour les enfants et il est venu passer quelques heures à Rocinha, où il a pris le temps de parler de son parcours, parfois difficile mais victorieux. Il a ensuite participé à l’entraînement et a fait des photos avec absolument tous les enfants, certains passant même deux fois. Le soutien d’un Institut permet de garantir une sécurité aux acteurs de l’extérieur et des repéreurs de grands clubs de Rio comme Botafogo, Flamengo et Vasco, sont venus à Rocinha pour observer les enfants. Ce sont aussi ces journées, où l’ordinaire devient extraordinaire, qui donnent aux jeunes de l’espoir et la force de se dépasser.

À mon retour en France, j’ai pu parler de cette expérience avec les Craques de Rocinha dans une émission animée par Scipionista.

https://podcast.ausha.co/le-kop-de-scipion/rediff-educateur-dans-une-favelas-au-bresil

Garagem das Letras

Le projet « Garagem das Letras » a été créé en 2015 par l’ONG « il sorriso dei miei bimbi », fondée par Barbara Olivi, une Italienne qui vit depuis 20 ans à Rocinha et qui s’est toujours investi dans l’éducation pour les enfants de la favela. Garagem das Letras propose de nombreuses activités pour les habitants de Rocinha : bibliothèque et ludothèque, club de lecture, différents cours et soutien scolaire, discussions entre femmes sur le féminisme et d’autres sujets, ou encore jardinage. Pour les enfants, il y a également le « sexta-lúdica » les vendredis, où ils peuvent se divertir avec des jeux de société.

J’ai croisé Barbara une première fois lors de la création d’une carte de Rocinha avec toutes les activités et projets proposés dans la favela, mais je ne lui ai pas parlé à ce moment-là. J’ai ensuite envoyé un message à la page Instagram de « Garagem das Letras » pour proposer des cours d’échecs. J’étais au début un peu hésitant, je n’ai pas un gros niveau d’échecs et je ne me sentais pas légitime, mais j’ai été convaincu par un ami qui m’a dit que ça prenait déjà un certain temps pour expliquer toutes les règles et les principes de base. Cela me semblait intéressant de proposer des cours d’échecs. Encore aujourd’hui les échecs ont une image de jeu pour « intellos » et beaucoup de personnes sont persuadées que ce n’est pas pour eux. Je trouve cela donc positif de se dire que c’est fait pour tout le monde et qu’il est possible d’apprendre ce jeu et de s’amuser, en plus de tous les bienfaits que cela peut avoir sur les capacités cognitives.

J’ai donc envoyé un premier message pour proposer des cours et comme pour « Craques da Rocinha », je n’ai pas eu de réponse initialement. Je me rappelle encore de ma rencontre avec Barbara. Un midi, j’allais déjeuner dans un restaurant connu dans le bas de Rocinha, l’Amarelinho, et j’ai aperçu Barbara à la table d’un bar avec deux personnes. Un peu timide, je me suis dit « si elle est encore là quand je reviens du déjeuner, je vais lui parler ». Et puis j’ai fait demi-tour en me disant que c’était ma chance et qu’il fallait lui parler maintenant. Je me suis donc présenté, elle se souvenait de mon message sur Instagram et nous avons pu échanger un peu pendant qu’elle raccompagnait au métro les deux touristes italiens, avec qui elle avait fait un tour dans Rocinha. L’argent de ces tours permet de financer des projets au sein de l’ONG et les deux touristes l’ont payée en liquide. On a continué à parler et puis en montrant l’argent qu’elle venait de recevoir, elle m’a dit : « Il faut se faire plaisir parfois, je t’invite à l’Amarelinho ».

Nous sommes donc allés à l’Amarelinho, là où je voulais aller au départ, et nous avons continué à discuter. Ça a « matché » immédiatement. Nous avons ensuite fait un tour dans Rocinha, tout le monde lui disait bonjour et était heureux de la voir, il y a eu un moment émouvant lorsque un homme s’est approché pour lui dire avec beaucoup de gratitude qu’elle avait changé la vie de tellement de personnes à Rocinha.

J’ai pu donner des cours d’échecs pendant environ quatre mois à Rocinha à des jeunes de 8 à 15 ans, mais aussi à personnes plus âgées, le jeu d’échecs permet aussi le mélange des générations. J’avais 4-5 élèves par cours et c’était devenu mon rendez-vous du mercredi. Les élèves étaient plus calmes qu’au foot et c’était plus facile pour moi à gérer. Lors de la dernière séance, j’ai pu organiser un tournoi qui a été remporté par Arthur. J’avais aussi plus de contacts avec les parents qu’au foot et j’ai pu voir combien ils pouvaient être investis pour leurs enfants. Certains inscrivent leurs enfants à toutes les activités proposées par Garagem das Letras dans le but de les éloigner de la rue. J’ai adoré cette expérience et le contact que j’ai pu avoir avec les enfants et leur famille, mais aussi Barbara et les autres personnes qui travaillent pour l’ONG.

Je suis retourné un mois à Rio de Janeiro en 2024 et j’ai évidemment logé à Rocinha. J’ai pu donner à nouveau des cours d’initiation au local dans le quartier de Dionéia dans le haut de Rocinha, mais aussi dans le bas à la Casa Jovem. La Casa Jovem fait également partie de l’ONG de Barbara et est plutôt destinée aux adolescents. Je donnais trois heures de suite de cours, le rythme était intense, mais c’était à nouveau une expérience inoubliable. J’avais même eu la joie de retrouver une adolescente que j’avais connue comme joueuse dans l’équipe de futsal des Craques de Rocinha.

Vivendo um sonho

Vivendo um sonho est un projet qui a été créé en 2017 par Carlos Belo, plus connu sous le nom de Mister. C’est un surfeur de Rocinha et il propose des cours de surf aux enfants sur la plage de São Conrado, située en bas de la favela. Pour bénéficier des cours, les enfants suivent également des cours de soutien scolaire et d’anglais donnés par des professeurs diplômés. J’aime beaucoup ce système de contrepartie et cela permet de garder les enfants impliqués et motivés.

https://www.vivendoumsonhosurf.com/

J’ai connu le projet via Corentin, un Français qui avait fait un stage au sein de l’association et qui est devenu ensuite mon ami. On s’est rencontrés à Paris avant mon départ au Brésil et le projet Vivendo um sonho a été le premier où j’ai voulu m’investir en proposant des cours de français. Le nom du projet signifie « Vivre un rêve » et cela correspondait aussi à ce que je vivais en arrivant au Brésil. J’ai pu visiter l’école située dans un quartier de Rocinha difficilement accessible aux touristes puisque le trafic de drogue est plus présent. J’ai également pu participer à une journée où les enfants ont rencontré Gabriel Medina, le surfeur le plus célèbre du Brésil et triple champion du monde. C’était incroyable de voir les sourires des enfants et la disponibilité et simplicité de Gabriel Medina. J’ai été aussi marqué par l’investissement de Mister et de son ami Carlinhos, également professeur. On sent que leur passion est le surf, mais aussi d’aider les enfants et de les éduquer. Les enfants sont très attentifs et respectueux et j’ai pu voir avec mon expérience dans le foot que c’était difficile d’obtenir ces résultats.

Je n’ai finalement pas donné de cours de français au sein de l’association, qui dépend beaucoup financièrement des aides extérieures. Sans trop de regrets puisque j’ai pu faire d’autres choses à Rocinha et les cours de français ne me semblent pas une priorité pour les enfants par rapport au soutien scolaire ou l’anglais. C’était toujours un plaisir de croiser Mister dans les rues de Rocinha et j’étais allé à sa fête d’anniversaire comme il était venu à la mienne. Le projet implique un coût important destiné au matériel et aux sorties pour aller surfer, et donne une place importante à l’environnement et la protection des plages. Enfin, Vivendo um sonho a vu passer dans ses rangs Moises Estevan, grand espoir du surf brésilien.

Rocinha Community School

Lors de mon retour à Rocinha en 2024, j’ai pu connaître l’ONG Rocinha Community School, fondée par Claudio Franco. L’ONG donne des cours d’anglais, français et espagnol à des jeunes et des adultes, d’un niveau débutant à intermédiaire. Mon amie Joana donne des cours de français et j’avais pu assister à un cours puis la remplacer pour donner moi-même un cours d’1h30. C’est très prenant et cela demande un temps de préparation important, mais j’avais adoré cette expérience. Les élèves sont très impliqués et certains viennent de bien plus loin que Rocinha pour assister au cours.

Les leçons sont axées sur la conversation et le vocabulaire. Le tourisme se développe à Rocinha, avec des locaux qui proposent des tours afin de découvrir la favela et dépasser les clichés. Apprendre le français ou une autre langue permet de répondre à la demande des touristes et d’offrir un tourisme local, éthique et intégré à la favela. J’avais déjà parlé dans l’article sur les tours à Rocinha d’Alisson, élève de Rocinha Community School et qui peut désormais effectuer des tours en français. Pour découvrir l’école, située en haut de Rocinha et avec une vue époustouflante sur toute la favela, il est possible d’entrer en contact avec Joana et d’assister à un cours pour 15 €, une autre façon enrichissante de connaître Rocinha.

Amor ao Próximo

Je finis cet article par une autre ONG qui n’est pas à Rocinha ni même à Rio de Janeiro, mais à Niterói, la ville qui fait face à Rio de Janeiro dans la baie de Guanabara, au sein du Complexo de Sapê. L’ONG s’occupe de plusieurs projets, notamment Juventude, qui réalise des entraînements pour des équipes féminines et masculines de football. L’ONG vient aussi en aide aux habitants de la favela, en proposant une structure d’accueil aux enfants et en offrant des habits ou aliments aux personnes dans le besoin.

Je suis l’un des fondateurs du consulado Fla Paris, un groupe de supporters de Flamengo basé à Paris. Les consulados font partie d’une initiative du club de Flamengo, qui reconnaît donc ces groupes de supporters. L’un des piliers du projet est l’organisation d’actions sociales par les consulados. J’ai pu aller dans la favela peu avant Noël où nous avions fait dons de vêtements. Renata, qui dirige l’ONG, est venue nous chercher à l’entrée de la favela, qu’elle nous a ensuite fait visiter. C’est très différent de Rocinha qui est habituée à recevoir des touristes. Il y a à Sapê moins d’opportunités pour les jeunes, l’aide ainsi que les liens sociaux sont d’autant plus importants. Nous avons passé la journée avec les enfants et c’était difficile de se dire qu’on restait seulement une journée, sans pouvoir faire plus. Je garde en mémoire le contact avec certains enfants, le petit match de foot improvisé avec eux et l’énergie incroyable de Renata. Encore aujourd’hui elle prend régulièrement de mes nouvelles et j’avais pu la revoir lors de mon retour d’un mois à Rio de Janeiro.

Ces projets ne sont que quelque-uns des dizaines ou centaines qui existent à Rocinha, des milliers à Rio et des innombrables dans tout le Brésil. Il faut surtout saluer le travail, difficile mais ô combien important, des éducateurs et des personnes investies dans les favelas. Le soutien de l’État est faible voire inexistant, le travail réalisé sur place est donc primordial pour avoir une jeunesse mieux préparée et éduquée, et donc un Brésil meilleur.

Comme d’habitude, je mets les liens des comptes Instagram des différentes ONG afin de faire un don ou de mieux connaître les projets.

Tio Lino: @projetotiolino

Craques da Rocinha: @craquesdarocinha

Sempre Movimento: @institutosempremovimento

Garagem das Letras: @garagemdasletras

Il sorriso dei miei bimbi: @ilsorrisodeimieibimbi

Vivendo um Sonho: @vussurfrocinha

Rocinha Community School: @rocinhacommunityschool

Joana: @joana_connect

Amor ao Próximo: @ass_ongamoraoproximo

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