Il existe plusieurs chemins qui mènent à Dieu. Lucilda suit la voie des orixás, les divinités du candomblé, présentes dans la nature, ses ancêtres et son âme. Pour Lucilda, l’amour l’emporte toujours. Elle porte cette phrase dans son cœur comme un mantra. Il n’a pas toujours été facile de faire confiance à l’amour depuis son enfance pauvre dans l’aridité de Bahia. Certaines phrases entendues dans sa jeunesse ont échauffé sa colère, sans lui refroidir le cœur. « Malgré ta couleur de peau, tu es jolie » d’une institutrice, « tu es la seule Noire que j’aime bien » d’un commerçant, « Dieu t’a fait comme ça pour te punir » d’une religieuse.
Lucilda ne s’est jamais reconnue dans la religion catholique. Sur les tableaux, Jésus-Christ était trop blond, les yeux trop bleus, son histoire trop différente de la sienne. Sur la chaire, le prêtre prêchait une parole différente de celle du confessionnal, c’était cruel de priver de nourriture une enfant qui souffre de la faim. Lucilda a toujours eu la flamme du combat en elle, le rejet de l’injustice. Elle est entrée dans un terreiro du candomblé à 13 ans et s’est enfin sentie à la maison. Là, personne ne lui a demandé si elle croyait aux orixás, personne n’a trouvé que sa peau était trop noire, personne ne l’a regardée avec méfiance ou dédain. Lucilda a embrassé cette religion, celle de ses ancêtres en Afrique, transportée au Brésil dans les cales des navires négriers. Par des danses et des chants, des offrandes aux divinités, Lucilda se reconnecte à son âme, son histoire, sa lignée. Elle a fait son initiation au candomblé à Bahia. Par le jogo de búzios, le pai de santo de son terreiro lui révéla que son orixá était Ogum. Lucilda ignore les moqueries et les attaques, accueille les intéressés avec bienveillance, car l’amour l’emporte toujours.
La religion nourrit l’âme, mais pas le corps. Lucilda a quitté la chaleur de Bahia, les poches sèches, pour Rio de Janeiro, où il fait tout aussi chaud, mais où il y a du travail pour une jeune Noire sans diplôme. Lucilda se souvient de son entretien avec la famille où elle allait devenir employée domestique.
— Excusez-moi de vous le demander, vous croyez en Dieu ? demanda le père de famille.
— Oui bien sûr.
— Je veux dire… Vous croyez en Jésus-Christ ?
— Absolument, dit Lucilda sans mentir.
— Ah tant mieux… Quand je vous ai vue habillée tout en blanc, avec un foulard sur la tête, j’ai eu peur que vous soyez du candomblé ou de ces choses du Diable. D’où vous venez il y en a beaucoup non ?
— Il y en a, mais beaucoup sont victimes de discrimination…
— Ah c’est dommage ça. Mais je suis rassuré, je ne veux pas de magie noire chez moi.
Lucilda imita ses ancêtres, cachant sa religion, les orixás se mélangeant aux saints catholiques, Ogum devenant Saint-Jorge, protecteur de Rio de Janeiro. Avec son maigre salaire, Lucilda a pu louer un petit appartement à Cidade Alta, dans la zone nord de Rio de Janeiro. Elle a trouvé également un terreiro de candomblé, dirigé par une femme, Dalva de Iemanjá. À force d’investissement et de dévouement, Lucilda est devenue iá-quererê, la deuxième personne la plus importante du terreiro.
Lucilda a également trouvé un mari, son voisin, qui lui a longtemps fait la cour. Elle n’était pas intéressée, mais il était toujours là, devant sa maison, la complimentant. Lucilda répondait d’un rire étouffé mais refusait les invitations à danser. Une fois, elle est rentrée du travail après deux jours épuisants à Ipanema et a été déçue de ne pas voir son voisin. Le lendemain, elle acceptait son invitation à danser. Il n’a jamais été un amour passionnel, mais il lui a offert gentillesse et respect, ainsi que trois beaux enfants.
José est un pur carioca, aux origines portugaises déjà lointaines. Il est né dans la favela de Praia do Pinto dans la zone sud de Rio de Janeiro. Le premier souvenir de sa vie est sa maison incendiée, les planches de bois enflammées et la tôle brûlante, puis un déménagement forcé à Cidade Alta, loin, loin des plages cariocas. José est chauffeur routier et passe de longues heures, de longues journées dans son camion. Il est tombé amoureux de Lucilda au moment où il l’a vue, sa beauté noire venant illuminer son cœur. À force de compliments et de cadeaux, il a fini par la conquérir et l’a aimée chaque jour de sa vie. Dans son camion, il y a la photo de sa famille à côté d’une image de Jésus et d’un chapelet. José croit en Dieu, il fait une prière et signe de croix à chaque fois qu’il monte dans son camion, à chaque fois qu’il en descend, encore en vie, sur ses deux jambes.
Il y a en vérité deux Josés. Le chauffeur de camion, père de famille, catholique, qui dit aimer visiter des églises, même s’il va rarement à la messe. Celui qui rentre du travail fatigué, s’occupe de sa famille et se prépare pour une longue journée de travail le lendemain. Et puis il y a le José qui rentre du travail fatigué aussi, mais ne travaille pas le lendemain, celui qui s’arrête au bar. José ne boit pas chez lui, et rarement en présence de sa femme. Ils ont toujours eu des horaires atypiques, enchaînant trente-six, quarante-huit heures ou plus de travail, avant d’avoir un peu de repos. Quand Lucilda travaille dans les beaux quartiers et grandes maisons de Rio, quand José rentre seul, il ne rentre pas, il passe au bar. Il boit une cachaça pour saluer les amis, une deuxième pour se détendre, les autres pour oublier. Et il est alors seul, sans Dieu ni famille. José n’a jamais été violent, mais il a souvent été absent. Les enfants ont été gardés par un voisin ou un parent, par l’aînée Jéssica, puis la rue a pris le relais.
Jéssica est l’aînée de la famille, elle a hérité du sens de la justice et de la lutte de sa mère, de l’humour et de l’esprit critique de son père. Elle a profité de l’amélioration de l’enseignement public dans les années 2000 et a été la première de la famille à aller à l’université. En réalité, elle était déjà la première à suivre l’enseignement secondaire et à passer l’ENEM. À force de travail, de détermination et de curiosité, elle est devenue journaliste, faisant la fierté de ses parents. Jéssica a longtemps été athée, rejetant la religion et les dogmes. Lucilda n’a jamais poussé pour que ses enfants rejoignent le candomblé ou l’umbanda, s’agissant d’un chemin spirituel et personnel, pas plus que José n’a voulu baptiser ses enfants dans la foi catholique.
À l’université, Jéssica luttait encore avec la mort prématurée de Rafael, elle sentait sa présence dans son cœur et son corps, son esprit et son âme. Elle a rencontré une étudiante qui avait des capacités médiumniques, qui lui a dit des choses que seuls elle et Rafael pouvaient savoir, qui lui a fait reconsidérer la vie et la mort. Déjà petite, Jéssica ressentait la présence de sa grand-mère, des orixás selon sa mère, son imagination selon son père. Jéssica a lu des livres d’Allan Kardec et de Chico Xavier, et a été définitivement convaincue lorsque son amie a ressenti la présence d’un suicidé dans son appartement. En faisant ses recherches, Jéssica s’est aperçue qu’un étudiant s’était donné la mort trois ans plus tôt dans cet appartement. Jéssica a depuis rejoint le spiritisme, ce qui ne l’empêche pas de garder un esprit rationnel en tant que journaliste.
Leonardo est le cadet de la famille, il a hérité de la dureté de sa mère et de la mélancolie de son père. Comme José, Leonardo a eu recours à la bouteille pour soigner ses maux, puis est passé à la cocaïne bas de gamme à Cidade Alta. Sans argent, il a acheté de la drogue à crédit auprès d’un trafiquant cruel, qui a laissé grossir la dette pour demander encore plus d’argent. Leonardo était au fond du trou, bloqué par trois trafiquants armés. Leonardo devait 200 reais, qu’il allait rembourser par la torture. La peur au ventre, il tendit ses mains tremblantes, sous un bout de plastique chauffé. Les trafiquants s’amusaient de ses cris de douleur à chaque plastique brûlant tombant sur la paume ou le revers de ses mains. Après dix minutes de torture, les trafiquants laissèrent Leonardo seul, en pleurs. Sans pouvoir fermer ses poings à cause des brûlures, Leonardo fouilla dans sa poche pour chercher un mouchoir. Il trouva deux billets de 100 reais, qu’il avait volés à sa mère. Trop défoncé et apeuré, il en avait oublié qu’il avait fait la chose la plus répréhensible à ses yeux, voler dans sa propre maison, voler sa propre mère qui souffrait tant au travail. Les larmes de honte se mélangèrent à celles de douleur. Un pasteur s’approcha de lui.
— Tu as eu un aperçu du feu de l’Enfer. Entre et rapproche-toi de la chaleur de Dieu.
Leonardo entra dans la petite église évangélique et sentit l’amour de Dieu, un amour pur, complet et intense, comme il n’avait jamais ressenti auparavant. Il rejoignit l’église Assemblée de Dieu et se libéra définitivement du Diable, de l’alcool et de la drogue. Il accueillit Jésus comme son sauveur et assistait au culte tous les jours, le ratant seulement s’il était bloqué dans les transports. Grâce à la communauté, il a trouvé un travail, un logement, des amis. Grâce à Dieu, Leonardo est heureux.
Carlos est le benjamin de la famille. Il a hérité de l’esprit de lutte de sa mère, sans avoir le courage de se lever tôt. De son père, il n’a pas hérité grand-chose. Carlos n’a jamais écouté, à l’école ou à la maison, il n’a jamais été intéressé par la religion. Sa mère au travail à Ipanema ou Leblon, son père au bar, Jéssica à l’université, Leonardo à la boca de fumo, Carlos s’est retrouvé seul à la maison, puis accompagné dans la rue. Il a toujours été fasciné par les armes et a rejoint à 15 ans le gang de Cidade Alta, le Comando Vermelho. Deux ans plus tard, un chef du gang a été arrêté par la police, un autre a été tué par ses anciens amis. Carlos a senti le vent tourner et a pris deux fusils avec lui pour s’allier au gang rival.
Carlos s’est rallié au Terceiro Comando Puro, dirigé par Oséias, trafiquant et pasteur dans une église néo-pentecôtiste à ses heures perdues. Oséias avait pris ce nom en hommage à Josué, qui dans l’Ancien Testament avait conquis au nom de Dieu la Terre promise. Dans la favela voisine de Vigário Geral, un flingue à la main, la Bible dans l’autre, Oséias préparait ses hommes en citant quelques versets bibliques bien choisis.
— Dans les villes de ces peuples que l’Éternel, ton Dieu, te donne pour héritage, tu ne laisseras la vie à rien de ce qui respire. Car l’Éternel inspira l’obstination à leur cœur pour qu’ils livrent bataille à Israël, afin qu’ils soient dévoués par interdit, exterminés sans miséricorde, comme l’Éternel l’avait ordonné à Moïse. Ils livrèrent bataille à Madian, comme l’Éternel l’avait ordonné à Moïse, et ils tuèrent tous les mâles. Ils brûlèrent toutes leurs villes et prirent tout le butin.
Oséias était investi d’une mission divine, prendre Cidade Alta aux mains du Comando Vermelho. Aidés par des jeunes comme Carlos, les trafiquants du TCP envahirent la favela et prirent le territoire, comme les soldats de Dieu l’avaient fait à Jéricho et Canaan. Oséias remercia Dieu et tua ses ennemis du CV. La favela avait un nouveau chef, une nouvelle religion. Quelque temps plus tard, la tropa de Oséias interdit les fêtes juninas catholiques, envahit les terreiros du candomblé. Sous la menace des armes, Dalva de Iemanjá fut forcée de détruire des statuettes et images des orixás, taguer sur les murs « Jésus est le maître des lieux ». Lucilda assistait à la scène, terrifiée et impuissante. Le cœur froid et les yeux secs, elle ne savait plus si l’amour l’emportait toujours. Oséias était là, menaçant et omnipotent.
— Vous allez payer 100 paniers alimentaires pour les habitants de la communauté et après vous vous cassez d’ici. Si je vous revois louer le Diable ici, je vous bute, menaça Oséias.
Lucilda implora son mari de quitter Cidade Alta. Pragmatique, José répondit que la maison ne valait plus rien, qu’ils ne pouvaient pas aller ailleurs. Pragmatique, Lucilda demanda le divorce et quitta la favela. Elle savait que là où on détruisait les lieux de cultes, on finissait par s’en prendre aux hommes. Le trafic lui avait déjà pris un fils. Le Comando Vermelho avait tenté de reprendre Cidade Alta et au soir d’une journée de tirs intenses, Carlos avait été retrouvé allongé, du sang au sol, des balles dans le corps, les yeux ouverts de la mort. Lucilda ne savait pas si c’était le Comando Vermelho, le propre gang d’Oséias ou même la police. CV, TCP, BOPE, ce n’était que des lettres, et aucune ne lui ramènerait son fils. Lucilda prit un second travail dans la zone sud de Rio de Janeiro et ne revint plus jamais à Cidade Alta.
Quelque temps plus tard, la pandémie a renforcé la tropa de Oséias et avec elle, la répression contre les religions afro-brésiliennes. À Cidade Alta, les échanges de tirs n’ont jamais vraiment cessés. L’un a été fatal à José, atteint mortellement dans son camion 200 mètres plus loin, sur l’Avenida Brasil, non loin de là où il a toujours vécu. Là où Anderson vit toujours, menant une vie saine, loin de la drogue, proche de Dieu. Lucilda elle, a cessé de travailler et vit désormais chez sa fille Jéssica dans les beaux quartiers de Rio, s’occupant de son petit-fils Allan. Si Dieu le veut, l’amour l’emporte toujours.






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