Brésil & Culture #7 : Les religions au Brésil

Plus grand pays catholique au monde avec plus de cent millions de fidèles, le Brésil a vu sa composition religieuse fortement évoluer au cours des cinquante dernières années. Selon le dernier recensement, il y a désormais 57 % de catholiques, 27 % d’évangéliques, mais aussi un nombre croissant d’athées et de croyants d’autres religions.

Le catholicisme

Dans sa lettre relatant au Roi du Portugal la découverte du Brésil, Pero Vaz de Caminha envisage déjà une évangélisation des peuples indigènes : « Quant à ce peuple, il me semble que, s’il était bien instruit et éclairé sur les choses de la foi, il deviendrait très vite chrétien, car ils ont un très bon esprit et une très bonne capacité de compréhension […] Selon ce que nous avons pu comprendre, ils n’ont aucune croyance religieuse, ni ne pratiquent d’idolâtrie. C’est pourquoi, si on les instruit bien, ils ne seront pas difficiles à convertir ». Divisés en de nombreuses tribus, les indigènes ont des croyances chamaniques en la nature et les esprits, transmises oralement et sans lieu de culte. À partir de 1549, des jésuites comme Manoel da Nóbrega arrivent au Brésil et convertissent au catholicisme de nombreux indigènes, regroupés dans des villages appelés aldéias.

L’évangélisation du Brésil n’est pas aussi rapide que sur les territoires espagnols, notamment en raison de la dispersion des tribus indigènes et le renoncement de certains missionnaires portugais, marqués par le destin tragique de Pero Fernandes Sardinha. Premier évêque du Brésil, Fernandes Sardinha entre en conflit avec les autorités de Salvador, la nouvelle capitale du Brésil colonial, et rentre à Lisbonne. En chemin, son bateau échoue sur le littoral brésilien, où il est tué et dévoré par des indigènes cannibales. Au Brésil, les jésuites s’opposent également aux colons, qui souhaitent utiliser les indigènes comme esclaves. Les jésuites participent en revanche à l’acculturation des peuples indigènes et sont plus permissifs concernant la traite des esclaves en provenance d’Afrique. Au XVIIe siècle, António Vieira, prêtre de la Compagnie de Jésus, s’oppose aux mauvais traitements des esclaves, en même temps qu’il voit l’esclavage « indispensable à la dynamique coloniale » selon l’historienne Armelle Enders. António Vieira compare même le calvaire des esclaves à la Passion du Christ, la christianisation permettant le salut de l’âme. Le catholicisme est la religion officielle du Brésil, colonie du Portugal puis Empire indépendant, jusqu’à la chute de l’Empire et la promulgation d’une nouvelle Constitution en 1891.

Les religions afro-brésiliennes et le spiritisme

Dans les plantations, moulins et fazendas, les esclaves sont convertis de force au catholicisme. L’enseignement de la religion, effectuée par un chapelain, dépend de la volonté du maître, qui cherche avant tout obéissance et résignation des esclaves. À Bahia, des esclaves conservent leurs croyances d’Afrique de l’Ouest et les mélangent à la religion catholique afin d’échapper à la répression des colons. Ce syncrétisme donne naissance au candomblé, une religion monothéiste où les saints catholiques sont associés des divinités, les orixás. Jésus-Christ devient par exemple Oxalá et la Vierge Marie, Iemanjá, célébrée le 31 décembre à Rio de Janeiro et le 2 février à Salvador de Bahia. La tradition du Réveillon à Copacabana invite les gens à se vêtir de blanc et à jeter des fleurs dans l’océan, faisant sept pas, séparés chacun par un vœu pour l’année à venir. Les festivités du candomblé, mélangeant appel des divinités, danse et tambours, ont lieu dans des terreiros, des temples dirigés par un pai de santo (ou babalorixá), un chef spirituel.

En raison des origines, les pratiquants de candomblé sont victimes de répression, même après l’abolition de l’esclavage, et sont régulièrement arrêtés par la police lors des dictatures de l’Estado Novo (1937-1945) et de la Junte militaire (1964-1985). Encore aujourd’hui, le candomblé est interdit dans certaines favelas de Rio de Janeiro, aux mains de trafiquants néo-pentecôtistes. Ainsi, par peur de représailles, les adeptes du candomblé ont longtemps été sous-représentés dans les recensements. Entre 2010 et 2022, le nombre de pratiquants est passé de 525 000 à 1,8 million, certains se revendiquant auparavant du spiritisme.

Environ 2 % des Brésiliens pratiquent aujourd’hui le spiritisme. Le père de la doctrine, le Français Allan Kardec, publie en 1847 “Le livre des Esprits”, rapidement traduit au Brésil. Sa philosophie, basée sur la réincarnation et la communication avec les esprits, rejoint certaines croyances indigènes et africaines, et est relayée par des médiums célèbres comme Chico Xavier et Divaldo Franco. Pratiqué comme religion au Brésil avec de nombreux temples, le spiritisme séduit notamment les classes les plus instruites. Près de la moitié des pratiquants ont complété l’enseignement supérieur (très loin de la moyenne nationale de 20 %) et font d’Allan Kardec le Français le plus lu du Brésil.

Autre exemple de syncrétisme brésilien, l’umbanda, qui s’inspire des orixás du candomblé, du rapport à la nature des traditions indigènes, de la communication avec les esprits et l’évolution spirituelle issues du spiritisme ou encore des saints catholiques. Fondée en 1908 à São Gonçalo, près de Rio de Janeiro, par le médium Zélio de Moares, l’umbanda attire aujourd’hui environ 400 000 Brésiliens.

Les autres religions

Si l’umbanda est une religion fondée au Brésil, d’autres religions ont été importées par les différents migrants. Persécutés en Europe lors de l’Inquisition, des juifs sont convertis de force (ils sont appelés nouveaux chrétiens) et fuient au Brésil, où ils gardent secrètement leur religion, ce que l’on appelle le marrano. D’autres juifs arrivent à partir de 1881, fuyant les pogroms en Russie alors que l’immigration a été plus contenue lors des années précédant la Seconde Guerre mondiale en raison de la proximité de l’Estado Novo avec l’Allemagne nazie. Les juifs sont aujourd’hui présents en majorité dans les grandes villes comme São Paulo et Rio de Janeiro.

L’islam est également présent depuis le Brésil colonial puisqu’environ 15 % des esclaves en provenance d’Afrique étaient de confession musulmane. Ils jouent ainsi un rôle central dans la Révolte des Malês à Salvador en 1835, plus grande rébellion d’esclaves au Brésil. Après l’abolition de l’esclavage, des musulmans en provenance du Liban et de la Syrie émigrent au Brésil, suivis par des réfugiés de zones en guerre. Aujourd’hui un nombre modéré mais croissant de Brésiliens se convertissent à l’Islam. Le Brésil accueille également la plus grande diaspora japonaise au monde. Si de nombreux Japonais se sont convertis au catholicisme dans une volonté d’intégration, des religions comme le bouddhisme et le shintoïsme sont présentes au Brésil. On trouve également au pays en nombre restreint des religions dérivées du christianisme, telles que le christianisme orthodoxe, le mormonisme et les Témoins de Jéhovah. La somme de ces différentes religions représente environ 4 % des Brésiliens.

L’évangélisme

On observe au Brésil un nombre croissant de personnes sans religion, notamment chez les plus jeunes, divisés entre athéisme et spiritualité sans religion. La part des personnes sans religion passe ainsi de 1,6 % en 1980 à plus de 9 % en 2022. La hausse la plus spectaculaire concerne cependant les évangéliques, qui formaient 9 % de la population en 1991 contre près de 27 % aujourd’hui. Dès le XVIe siècle, des protestants sont présents au Brésil et sont plus nombreux avec l’arrivée d’immigrés allemands luthériens, sans que la religion, trop distante de la culture brésilienne, ne s’impose au pays. En 1911, l’Église pentecôtiste Assembleia de Deus, importée des États-Unis, est fondée au Brésil. Conservatrice et rigoureuse, elle prône une vie saine et modeste, permettant la réalisation de miracles de Dieu.

L’Église catholique brésilienne reste largement majoritaire, mais est vue comme rurale et incapable de répondre aux défis urbains, notamment dans les favelas. Dans les années 1970, un mouvement néo-pentecôtiste apparaît, avec la fondation de l’Église universelle du royaume de Dieu par le milliardaire carioca Edir Macedo. Plus souples que l’Assembleia de Deus quant aux pratiques et à la morale, les églises néo-pentecôtistes sont construites dans des anciens cinémas ou supermarchés et s’implantent dans les quartiers pauvres. Dirigées par des pasteurs formés rapidement et en interne, elles proposent une transformation de l’individu par la foi et le don. Ces pasteurs charismatiques, capables d’attirer de nouveaux fidèles, encouragent le dízimo. Ce don à l’église, pouvant atteindre 10 % du revenu, est la preuve d’un engagement envers Dieu et une promesse de prospérité tant spirituelle que financière. Edir Macedo fait également construire l’impressionnant Temple de Salomon à São Paulo, plus grand édifice religieux du Brésil. Sa hauteur fait près de deux fois la taille du Christ-Rédempteur et le coût est estimé à plus de 200 millions d’euros.

Selon l’idéologie néo-pentecôtiste, le diable se manifeste dans les problèmes quotidiens tels que la pauvreté, la violence ou la maladie. Le diable est chassé grâce à des séances spectaculaires d’exorcisme au cours de cultes, qui ont lieu plusieurs fois par semaine. La transformation de l’individu est donc possible, Dieu permettant de chasser les démons comme la criminalité ou la dépendance aux drogues. La communauté religieuse permet également d’avoir accès à un réseau de solidarité, pouvant offrir des bénéfices et avantages.

De façon surprenante, il existe un mouvement appelé « narcopentecostalismo », où des trafiquants se déclarent évangéliques et utilisent des symboles religieux, notamment au sein du Complexo de Israel, dans la zone nord de Rio de Janeiro. En 2024, des trafiquants ont ainsi ordonné la fermeture ou la destruction de paroisses catholiques et de terreiros de candomblé. « La manière pentecôtiste de voir le monde est d’une certaine façon très proche de la façon dont les trafiquants voient le monde. Les trafiquants voient le monde comme une lutte, une guerre, un champ où s’affrontent le bien et le mal. Et comme les évangéliques, ils ont besoin de protection pour affronter ce monde de guerre », explique la sociologue Christina Vital, autrice d’un livre sur le sujet.

En 1989, le fondateur de l’Église universelle du royaume de Dieu, Edir Macedo, rachète le groupe de télévision Record, permettant de diffuser la religion évangélique. La TV Record est accusée d’être utilisée à des fins religieuses et politiques via le contenu de son journal télévisé ou ses telenovelas, certains parlant d’un « televangelismo ». Edir Macedo a ainsi soutenu publiquement Jair Bolsonaro pour l’élection présidentielle de 2018. Un an plus tard, Record est devenu la chaîne recevant le budget le plus important de la part du gouvernement malgré une audience inférieure à Globo, cette dernière étant en conflit avec Bolsonaro. Les évangéliques investissent de plus en plus le domaine politique, en particulier au sein de la droite conservatrice, s’opposant à la légalisation de l’avortement et menaçant les droits LGBT+. Le nombre de députés qui se déclarent évangéliques est ainsi passé de 18 en 2003 à 85 en 2019. Marcelo Crivella, neveu d’Edir Macedo et évêque de l’Église universelle du royaume de Dieu, a pour sa part été élu maire de Rio de Janeiro en 2016, et est arrêté neuf jours avant la fin de son mandat, où il est accusé de corruption.

En se basant sur l’évolution des derniers recensements, les évangéliques pourraient devenir majoritaires d’ici 2049 malgré un ralentissement de la hausse, dans un pays marqué par le syncrétisme et la diversité de religions.

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