Nouvelle #4 : Champion avec les quatre clubs de Rio, Julinho Bailarino se confie : « J’aurais mérité de jouer au moins une Coupe du monde ».

Par Marcelo Carneiro et Laísa Iago – Rio de Janeiro

7 juin 2014

Dans le football, seulement deux hommes ont remporté le championnat carioca avec les quatre géants de Rio de Janeiro : l’entraîneur Joel Santana et le joueur Julinho Bailarino. Révélé par Botafogo dans les années 1960, Julinho Bailarino, qui mélangeait la vitesse d’un ailier, la technique d’un numéro 10 et la hargne d’un milieu défensif, a joué à Fluminense, Flamengo et Vasco, toujours avec le même destin : champion. Insaisissable sur le terrain et polémique en dehors, Júlio César Santana, surnommé Julinho Bailarino par le grand Nelson Rodrigues, a eu des fins de parcours compliquées dans ses clubs, mais affiche un seul regret : ne jamais avoir joué la Coupe du monde. Aujourd’hui consultant respecté sur SporTV, Julinho a vécu des moments difficiles dans les années 1990 et 2000, quand il a tout perdu en raison d’une dépendance à la cocaïne. Retrouvez ci-dessous l’interview.

Pendant de nombreuses années, Julinho Bailarino a brillé au Maracanã où il a été champion avec les quatre grands clubs de Rio de Janeiro.

Vous êtes né à Rio de Janeiro et avez été champion avec les quatre géants de la ville. Vous supportiez une équipe dans votre enfance ?

J’ai grandi dans une favela du Complexo do Alemão, dans une maison sans électricité. Mais j’ai vécu une enfance heureuse, j’étais toujours dans la rue, à jouer au football avec les amis. Il n’y avait pas la violence d’aujourd’hui, c’était tranquille, avec de bons voisins. Je n’ai pas connu mon père, ma mère supportait Flamengo, alors je me suis pris de passion pour le club, encore plus après le tricampeonato 1953-1954-1955. Il y avait beaucoup de grands joueurs, Benítez, Índio, Evaristo, ensuite Dida. Mais mon joueur préféré était Rubens, un joueur noir, qui savait tout faire avec le ballon. Je voulais lui ressembler. Il défendait, attaquait, dribblait, faisait la passe, le but. Aujourd’hui il n’y a plus de joueurs comme ça.

Vous avez grandi au début de l’ère Maracanã, vous alliez au stade ?

Non, seulement plus tard, quand j’étais ado. J’étais très proche de ma mère, elle était institutrice et travaillait beaucoup, il n’y avait pas le temps pour cela. Un jour, ma mère a commencé un nouveau travail dans une école de la zone sud de Rio, j’y suis allé avec elle. Elle s’est présentée et a dit qu’elle était nouvelle, le directeur lui a balancé un seau et une serpillière pour nettoyer les salles. Elle n’a rien demandé, il n’imaginait juste pas qu’une Noire pouvait être professeure. Quand il s’est aperçu de son erreur, il ne s’est pas excusé, il a juste tiré la tronche. C’était la première fois que j’étais confronté au racisme et j’étais révolté, parce que ma mère était tout pour moi. Seulement, elle avait des problèmes psychologiques, elle se sentait persecutée. Un jour, elle s’est suicidée. Ça a été la fin de mon enfance, ce jour-là même.

Quel âge aviez-vous ?

J’avais 11 ans. Je suis allé au SAM, le service d’assistance aux mineurs, puis au Febem, un centre de détention juvénile. J’étais révolté, avec la vie, avec tout. Je n’avais pas de père, pas de mère, je n’avais rien, je ne respectais rien, pas même la vie. J’ai commencé à vivre dans la rue avec des amis, je faisais des braquages, je volais ce que je pouvais. Aujourd’hui, je regrette beaucoup cette vie, mais à l’époque j’aimais ça, je me sentais vivant comme ça. Au Febem, je jouais beaucoup au foot, j’ai toujours été doué avec le ballon, dribbleur, mais je jouais avec hargne, avec rage même. Je n’avais pas peur de prendre des coups, au contraire, je donnais des coups de coude, des coups de pied, tout ce que je pouvais. Un directeur du Febem m’aimait bien grâce au football, il me soutenait, mais je ne voulais écouter personne. Le mec m’aidait et moi je l’insultais. Je suis retourné dans la rue. Un jour, j’ai fait un braquage avec un ami. La police est arrivée et a commencé à tirer. J’ai eu de la chance, mon ami non. Il est mort sous mes yeux. J’étais le seul à son enterrement. Je me suis rendu compte que je serai le prochain à mourir, et que tout le monde s’en ficherait. Une nuit, ma mère est apparue en rêve, elle était jeune et belle. Tout le monde m’en voulait, mais elle m’aimait, elle m’a dit que je devais changer. Et j’ai changé, ça a été une promesse pour moi et pour elle. Je suis retourné au Febem et le directeur m’a aidé, il m’a trouvé un test à Botafogo. Le football était ma rédemption.

Comment s’est passé le test à Botafogo ?

C’était incroyable… J’avais 17 ans, la faim que j’avais dans le ventre, je l’avais dans les jambes aussi. J’ai fait un match d’entraînement avec les jeunes contre l’équipe principale de Botafogo. Je jouais sur l’aile droite, mon premier défenseur a été Nílton Santos, l’Encyclopédie du football. C’était sa dernière année professionnelle, il n’y avait pas un mec qui était plus respecté que lui à Botafogo. Mais je n’avais pas la possibilité d’échouer. J’ai fait un grand match, j’ai dribblé Nílton plusieurs fois, j’ai mis un très beau but. Nílton Santos m’a félicité, il m’a pointé du doigt aux dirigeants, en disant que j’allais être le nouveau Garrincha.

Les comparaisons avec Garrincha ont commencé dès vos débuts à Botafogo…

J’ai débuté en 1965, la dernière année de Garrincha au club. Il avait déjà des blessures au genou et luttait contre l’alcoolisme. Pour mon premier match, j’ai joué avec son numéro 7. Fluminense a ouvert le score, mais j’ai marqué deux buts et on a gagné le match. Les supporters attendaient un nouveau Garrincha et je dribblais beaucoup, même si c’était dans un style différent. Je jouais très bien, j’ai même participé à la préparation à la Coupe du monde 1966. J’ai débuté avec la sélection nationale contre le Pérou, au Maracanã. J’ai fait un bon match, mais la fédération était un bordel, il y avait beaucoup de joueurs convoqués. Au final, ils ont convoqué Jairzinho et Garrincha, même si Garrincha n’était plus que l’ombre de lui-même. Mais Mané a été un grand coéquipier, il était humble et marrant, j’ai adoré jouer avec lui. Ça a été une déception de ne pas jouer la Coupe du monde. Je n’ai pas suivi le tournoi et j’ai commencé à profiter de la nuit. Pendant toute ma jeunesse, les endroits m’étaient fermés, personne ne me regardait. Un tas d’amis a commencé à apparaître, à m’appeler pour des fêtes. J’étais fasciné par ces endroits, j’aimais cette compagnie, celle des femmes aussi, tout ce que je n’avais pas avant. Seulement, ça a gêné ma carrière, j’ai commencé à avoir la réputation d’un fêtard et je suis retourné sur le banc.

Botafogo avait une très grande équipe à l’époque.

L’une des plus grandes équipes dans lesquelles j’ai joué. On a été double champions carioca, en 1967 et 1968, en battant largement Vasco en finale. Du milieu à l’attaque, il n’y avait que des cracks, Gérson, Rogério, Roberto, Jairzinho. Il y avait Paulo César Caju, avec qui j’étais très ami. Il avait grandi dans une favela aussi, une maison de bois, sans père. Il est passé par un orphelinat, on se comprenait. Je me souviens d’un épisode en 1968, on était en tournée dans le Rio Grande do Sul, à Erechim. On est allés à une fête et il y avait un panneau disant que l’entrée était interdite aux Noirs. On a pu entrer, mais on était très en colère. J’étais ami avec Afonsinho aussi, un crack et rebelle, qui avait refusé de se couper les cheveux et la barbe. C’était l’époque de la dictature et les barbus étaient considérés comme des communistes. Afonsinho est entré en conflit avec l’entraîneur Zagallo, qui l’a traité de leader négatif. Je ne jouais pas non plus, évidemment il y avait la concurrence de Jairzinho, mais j’aurais mérité plus d’opportunités. J’ai demandé à être transféré, j’ai eu une offre de Santos, qui offrait le double de mon salaire. J’étais excité à l’idée de jouer avec Pelé, mais le président de Botafogo m’a obligé à renoncer aux 15 % de mon contrat auxquels j’avais droit. Je me suis rendu compte que Afonsinho avait raison, le joueur n’était qu’une marchandise. J’ai refusé, je me suis battu avec la direction et je n’ai pas signé à Santos.

Comment s’est passé votre transfert à Fluminense ?

J’ai perdu beaucoup d’argent dans l’affaire. La direction de Botafogo insistait pour me laisser sur le banc et je me suis rendu compte que je n’allais pas être appelé pour la Coupe du monde 1970. J’ai finalement renoncé à ma part du contrat, mais encore aujourd’hui je suis énervé par cette attitude. Le joueur avait très peu de droits, et même cela les dirigeants ne les respectaient pas. Aujourd’hui, je ferais différemment, comme Afonsinho l’a fait, mais j’étais jeune et j’ai fini par céder. À Fluminense, je suis arrivé en même temps que Cafuringa, un autre ailier-droit. L’entraîneur Telê Santana m’a demandé de jouer à gauche, j’ai dit que je n’étais pas gaucher. Mais je me suis aperçu que c’était ma seule chance de jouer et j’ai beaucoup travaillé le pied gauche à l’entraînement. C’était un défi pour moi, je voulais toujours m’améliorer. Et Telê était super chiant, je faisais 10 centres du pied gauche, j’en réussissais 9 et j’en ratais un, et c’était celui-là dont se plaignait Telê. Mais il a été le meilleur entraîneur que j’ai eu. J’ai fait un très grand match en finale du championnat carioca 1969. Il y avait plus de 170 000 spectateurs au Maracanã pour le Fla-Flu, j’ai mis 2 buts et j’ai donné une passe décisive pour Flávio. J’ai décroché un tricampeonato personnel après les deux titres avec Botafogo.

En 1969, vous étiez aussi l’une des « bêtes » de João Saldanha dans la sélection brésilienne.

João Saldanha adorait mon football. Je pense qu’il aimait aussi mon côté rebelle. Après l’histoire du contrat à Botafogo, je me suis plaint du paternalisme des dirigeants, j’ai dit que le football était un reflet de la phase politique que le Brésil vivait. Ça a fait du bruit, j’ai même reçu un appel d’un supporter, me disant que je devais faire attention à ce que je disais. Je pense que c’était quelqu’un de la junte militaire. Il y avait la censure, je parlais en direct et ça gênait beaucoup. Une partie de la presse me traitait de rebelle, de gauchiste et tout ça. João Saldanha, qui était communiste, m’adorait, il avait même dit que la Seleção, c’était moi et 10 joueurs. J’ai joué ailier-gauche, mais j’avais la liberté pour jouer au centre, combiner avec Pelé, Gérson ou Tostão. J’ai marqué 6 buts dans les éliminatoires, j’avais mon billet pour la Coupe du monde. Seulement, João Saldanha gênait aussi le gouvernement et ils l’ont viré. Ils ont appelé à sa place Zagallo, qui n’aimait pas mon football depuis l’époque de Botafogo. Il a titularisé Rivelino et je n’ai même pas été appelé pour la Coupe du monde, une grande injustice.

Comment se sont passées les retrouvailles avec Zagallo à Fluminense ?

Zagallo est arrivé à Fluminense en 1971. J’étais énervé, il n’aimait pas mon football et j’ai pensé à quitter le club. Le championnat a mal commencé pour nous et Botafogo a pris beaucoup d’avance. Je jouais sans confiance, Zagallo m’a appelé et m’a dit qu’il comptait sur moi, qu’il savait que je pouvais faire mieux que ça. Il m’a demandé de redescendre sur le terrain et d’aider au milieu. Il a dit que j’étais un joueur technique, mais que j’étais combatif, avec une bonne vision du jeu, que je serais plus utile comme ça. Il a parlé avec tant de conviction que cela m’a donné confiance. Je jouais derrière, mais j’ai mis des buts importants. On a fait une remontée dans le championnat et j’ai marqué le but du titre contre Botafogo. Dans le Brasileirão, j’ai même été meilleur buteur, j’ai mis plusieurs buts sur coup franc et je suis revenu en Seleção. On a gagné la Coupe de l’Indépendance, une autre compétition avec l’empreinte du régime militaire. J’ai bien joué, mais nous avons ensuite fait une tournée en Europe qui a été un échec. Au retour, j’ai joué à São Paulo avec la sélection nationale, j’ai été sifflé par le Morumbi plein à craquer. Quelque chose d’absurde, les paulistes détestaient les joueurs cariocas, même sous le maillot du Brésil.

En 1973, il y a aussi eu l’épisode de la porte de derrière, qui a précipité votre départ de Fluminense.

À l’époque, on s’entraînait à Laranjeiras, les joueurs devaient entrer par la porte du fond, rue Pinheiro Machado. L’entrée principale, rue Alvaro Chaves, était réservée aux dirigeants et socios. Un jour, j’ai signé des autographes pour des supporters et j’étais en retard, je suis entré par la porte principale. Un dirigeant est arrivé, en colère, il m’a insulté, m’a traité de gamin. J’avais l’impression de revenir en enfance, quand les endroits m’étaient interdits. J’ai vu que son comportement était à cause de ma couleur de peau, il n’aurait pas fait ça avec un joueur blanc. J’étais noir, j’avais la coupe de cheveux Black Power, à la mode de l’époque. Je dénonçais la dictature, la censure, le paternalisme des dirigeants. Je me suis rebellé contre le dirigeant, j’ai dit que j’avais fait beaucoup plus pour Fluminense que lui, que je n’étais pas un gamin pour laisser un parasite me parler sur ce ton. Le président voulait que je m’excuse et j’étais encore plus énervé, c’était le dirigeant qui devait présenter ses excuses. J’ai refusé et j’ai été suspendu…

Vous avez été transféré ensuite à Flamengo lors du méga échange à 12 joueurs entre les quatre clubs cariocas.

Une preuve de plus que le joueur de football est seulement une marchandise. Ils nous ont échangé comme si on était des pièces de monnaie. J’ai critiqué les dirigeants de Fluminense et j’ai commencé à célébrer mes buts avec le poing fermé, comme le mouvement Black Power, et j’ai été encore plus critiqué. Je sortais une fois par semaine faire la fête, le dimanche après le match, et les journaux disaient que je ne vivais que la nuit. Je fréquentais des musiciens de gauche, j’étais toujours avec Afonsinho qui jouait à Flamengo aussi. Zagallo ne m’a pas convoqué pour la Coupe du monde 1974, je ne sais pas si c’était son choix ou une imposition, mais je suis sûr que c’était pour des raisons hors du terrain. À Flamengo, j’ai formé un grand duo avec Zico et j’ai aidé l’équipe à remporter le championnat carioca. Aux entraînements, je tirais des coups francs avec Zico, mais j’ai vite vu que je n’allais jamais tirer en match, il était hors du commun. C’est à ce moment-là aussi que j’ai gagné le surnom de Bailarino, il y avait un autre Julinho à Flamengo et le journaliste Nelson Rodrigues m’appelait Danseur, il écrivait que je jouais avec la grâce d’un danseur russe et la rage d’un soldat soviétique. Comme j’avais aussi la réputation d’être de gauche, le surnom est resté. C’était spécial de gagner avec mon équipe de cœur, celle de ma mère. Je savais qu’elle était heureuse au ciel.

Comment avez-vous pris la décision d’aller aux États-Unis ?

J’avais déjà 30 ans, j’étais fatigué des polémiques et je voulais quitter Rio. Dans ma carrière, j’ai laissé filer beaucoup d’argent et je voulais un dernier bon contrat. J’ai eu une proposition de Palmeiras et une des États-Unis, aux Los Angeles Aztecs. Pelé avait ouvert un marché aux États-Unis et j’avais très envie de connaître le pays. J’avais comme idoles Mohamed Ali, Tommie Smith, Malcolm X et Angela Davis, qui luttaient pour les droits des Noirs. Cláudio Coutinho, qui était mon entraîneur à Flamengo et également le sélectionneur du Brésil, m’avait demandé de rester à Flamengo ou au moins au Brésil pour me convoquer pour la Coupe du monde 1978. Il y avait aussi Zagallo qui entraînait en Arabie saoudite et voulait me recruter pour former un duo avec Rivelino. C’est pour ça que je pense que ce n’était pas le choix de Zagallo de ne pas me convoquer pour la Coupe du monde 1974, pour ça aussi que je ne voulais pas faire confiance à Coutinho. Il était l’entraîneur de la Seleção, mais aussi un capitaine de l’armée. Il y a une hiérarchie, si un colonel ou un général lui ordonnait de ne pas me convoquer, qu’est-ce qu’il allait faire ? Je ne voulais pas prendre le risque que Coutinho me déçoive. Il y avait aussi la polémique de la Coupe du monde organisée en Argentine, un pays sous dictature militaire. Je ne pouvais pas dire autant de choses au Brésil et aller en Argentine, du coup j’ai accepté la proposition des États-Unis.

Comment était ta vie aux États-Unis ?

J’ai adoré jouer aux États-Unis, il y avait beaucoup de stars dans le championnat. J’ai joué deux fois contre Pelé, lors du dernier match il a marqué 3 buts. J’ai joué avec George Best et Johan Cruyff. J’ai fait des fêtes incroyables avec Best et l’intelligence de Cruyff sur et en dehors du terrain me surprenait. La ville de Los Angeles était incroyable, il y avait les stars de cinéma, des fêtes tous les soirs. Le football était différent du Brésil, moins exigeant, les journaux ne nous surveillaient pas. Je ne sais pas s’il me manquait quelque chose, j’avais le manque du Brésil, ou si c’était l’ambiance de la ville, des fêtes, mais j’ai commencé à expérimenter la cocaïne aux États-Unis. Au début, d’une façon légère, mais la dépendance s’est installée.

C’est pour cela que vous êtes revenu au Brésil ?

J’ai joué deux ans aux États-Unis et j’ai senti que c’était la fin de l’aventure. J’ai eu une proposition de São Paulo, qui avait la réputation de recruter des vétérans, même des cariocas comme Leônidas et Gérson. Mais Vasco est arrivé, avec toute son histoire, sa conscience raciale et je voulais revenir à Rio de Janeiro. Un an auparavant, Moisés avait été le premier à jouer pour les quatre grands clubs de Rio. J’avais déjà été champion avec trois clubs, j’avais l’idée de gagner avec les quatre. Je suis arrivé à Vasco pour remplacer Roberto Dinamite, qui avait été transféré au Barça. Grâce à Dieu, Roberto Dinamite est revenu rapidement à Vasco. C’était facile de jouer avec lui, il comprenait tous les déplacements sur le terrain. On est passés tout près du titre en 1980, mais on a perdu contre Fluminense. Le championnat carioca avait un niveau incroyable à cette époque, et on a finalement été champions en 1982. J’ai conclu ce cycle, être champion carioca 7 fois, avec les 4 clubs de Rio, en plus d’avoir joué avec les plus grands joueurs du Brésil, Pelé, Tostão et Rivelino avec la Seleção, Didi, Garrincha, Zico et Roberto Dinamite en clubs. Jouer à leurs côtés et avoir le respect de tous les supporters de Rio sont les plus grands accomplissements de ma carrière.

Votre bon passage à Vasco vous a permis de retrouver la sélection nationale.

Telê m’a rappelé et j’ai été titulaire au Mundialito, en remplaçant Zico qui était blessé. En éliminatoires de la Coupe du monde, j’ai joué sur le côté gauche, mais je n’avais plus la vitesse d’antan. À Vasco, je jouais au centre, en neuf et demi, en soutien de Dinamite. J’ai dit à Telê que je ne pouvais plus jouer sur l’aile, mais il ne faisait que critiquer mon hygiène de vie. Je fumais, je buvais des bières et je ne me cachais pas. Telê détestait les cigarettes, il me demandait aussi de moins parler à la presse, c’était quelqu’un de conservateur. Un jour, j’ai marqué deux buts avec le Brésil, mais je me suis plaint de mon positionnement sur le terrain. Telê n’a pas aimé et ne m’a plus jamais convoqué. C’est comme ça que j’ai raté ma dernière chance de disputer la Coupe du monde. C’est dommage, car l’équipe de 1982 était incroyable. Peut-être qu’avec moi la fin aurait été différente… Je pense que je méritais de jouer au moins une Coupe du monde, principalement en 1970 et 1974, quand j’étais au top de ma forme.

C’est votre plus gros regret dans le football ?

Oui, évidemment. J’aurais aimé jouer en Europe, mais il me manque surtout une Coupe du monde. Un autre regret est de ne pas avoir joué au Corinthians en fin de carrière. C’était l’époque de la Démocratie corinthiane et je voulais participer à ce mouvement, ça faisait sens avec toute mon histoire de lutte contre la dictature. En plus, je m’entendais très bien avec Sócrates en sélection nationale, on se trouvait sur le terrain sans se regarder. Les joueurs eux-mêmes du Corinthians votaient pour le recrutement des nouveaux joueurs. Sócrates a voté en ma faveur, Wladimir aussi, mais les autres joueurs pensaient que j’étais égoïste et m’ont refusé. Quelque chose d’injuste, ils ne me connaissaient pas. Finalement, j’ai signé à Bangu pour jouer un dernier championnat carioca, on a joué le triangulaire finale, mais je n’avais déjà plus la tête au football et j’ai raccroché les crampons à 36 ans. J’avais l’image d’un joueur polémique, qui ne se préoccupait pas de la forme physique, je me suis disputé avec des dirigeants et quelques entraîneurs, mais je me suis toujours bien entendu avec mes coéquipiers, j’ai joué 18 ans au haut niveau, je suis très fier de ma carrière.

Vous avez ensuite tenté sans succès une carrière d’entraîneur, comment s’est passée cette nouvelle phase ?

C’est quasiment impossible pour un Noir d’être entraîneur au Brésil. Didi, qui a peut-être été le joueur le plus intelligent avec qui j’ai joué, a dû aller au Pérou pour être entraîneur. Andrade a été champion brésilien avec Flamengo et n’a pas d’offres aujourd’hui. Les dirigeants ne me faisaient pas confiance, j’ai seulement eu des propositions dans des petits clubs de Rio et après 3 matchs sans victoire, ils me renvoyaient déjà. On m’a oublié, c’était quelque chose de difficile à accepter. J’étais très célèbre, avec beaucoup d’amis, et en peu de temps, tout le monde a disparu. Ma consommation de cocaïne a augmenté drastiquement et dramatiquement. Je ne rejette pas la faute sur les autres, c’était mon choix. Au début, c’est pour faire la fête, ensuite ça devient une dépendance chimique. J’avais besoin du produit pour me sentir vivant, j’ai fait beaucoup de bêtises avec la drogue, j’ai déçu beaucoup de personnes. J’ai tout perdu dans la cocaïne, je me suis retrouvé ruiné, quasiment sans toit. C’est à ce moment que j’ai rencontré Dieu, j’ai dû aller au fond pour rencontrer le Seigneur. Avec l’aide des seuls amis qui me restaient, j’ai réussi à me relever, et grâce à Dieu, je n’ai plus jamais pris de drogue. Aujourd’hui je m’occupe d’enfants au Complexo do Alemão, dans une ONG que j’ai créée. J’essaye d’aider les jeunes, les prévenir qu’il y a de mauvais chemins. Je participe aussi à une émission de football à la télévision, c’est quelque chose qui m’amuse beaucoup.

Votre bonne humeur et votre objectivité dans les analyses sont des caractéristiques de l’émission. Comment vous jugez les chances du Brésil de remporter à domicile la sixième Coupe du monde, qui commence la semaine prochaine ?

Premièrement, c’était une folie d’organiser la Coupe du monde au Brésil. Un pays avec autant de problèmes dans l’éducation, la santé et les transports, ne peut pas dépenser tant d’argent pour faire plaisir à la FIFA. Ce n’est pas le Brésilien qui va profiter de tout cela, encore moins le peuple. Le football brésilien perd son essence, aujourd’hui seulement Neymar rend hommage au jogo bonito. La Seleção essaye de jouer comme les Européens et évidemment, elle n’y arrive pas, car ce n’est pas l’identité du football brésilien. Imiter les autres n’amène qu’à l’échec. Aujourd’hui on privilégie la force physique à la technique, on fait des athlètes avant de former des joueurs de football. Il y a une baisse de niveau, seulement Neymar et Thiago Silva sont très performants dans leur club en ce moment. Je vais supporter le Brésil, mais au premier match face à un adversaire dangereux, plus habitué au style européen, on se fait éliminer. Vous pouvez venir me demander des comptes après.

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