Ma passion pour le football m’a mené au Brésil. Ou alors, c’est mon lien avec le Brésil qui m’a amené au football, les deux se confondent. Le football est partout au Brésil, il dépasse les 90 minutes du terrain pour se propager dans les rues, les conversations de bar, la littérature, l’art de rue, les kiosques à journaux, le cinéma, la plage, partout où il y a de la vie. Tout le monde, ou presque, de Rio jusqu’à l’Amazonie, vibre pour le football en général, pour un club en particulier. Le football est le sport le plus populaire du monde, il est joué sur chaque continent, mais quand on pense au « pays du football », on pense en premier au Brésil.
La naissance du football au Brésil a un nom et une date : Charles Miller, 1894. Charles Miller naît à São Paulo, mais part faire ses études en Angleterre, où il découvre le football. Son père est un ingénieur écossais, développant les chemins de fer à São Paulo, qui permettent l’exportation du café. Charles Miller rentre à São Paulo, en 1894, avec un ballon de football et les règles de la Football Association. Le sport est pratiqué par l’élite de São Paulo, motivée par la maxime « un esprit sain dans un corps sain », mais le football est encore inconnu. Charles Miller rejoint le club du SPAC, composé d’Anglais, qui pratiquent essentiellement le cricket. Malgré les efforts de Charles Miller pour diffuser le football, les débuts sont timides. En 1897, Hans Nobiling arrive d’Hambourg, fonde également un club de football destiné aux Allemands de São Paulo. Les riches Brésiliens se regroupent au sein du Paulistano et le premier championnat de São Paulo a lieu en 1902.
Le football est d’abord une affaire de riches, notamment à Rio de Janeiro, où l’importateur est Oscar Cox. Comme Charles Miller, il découvre le football en Europe avant de revenir au Brésil avec un ballon dans ses bagages. Il participe en 1902 à la création du club de Fluminense, qui évolue dans le quartier de Laranjeiras, à proximité du somptueux palais Guanabara. Le football dépasse déjà les limites du terrain, les matchs sont suivis de banquets qui réunissent l’élite de Rio. Fluminense remporte le premier championnat de Rio de Janeiro, en 1906. Le début du XXe siècle voit l’apparition de nombreux championnats d’État, mais les deux principaux sont à São Paulo et Rio de Janeiro, cette dernière étant alors la capitale du Brésil. En marge du football de l’élite, déjà relaté par les journaux, les pauvres fondent également des clubs de football pour jouer entre eux, ce qui est appelé le football de la Várzea, du nom d’un terrain de São Paulo. Les deux mondes sont séparés, lorsque le Corinthians, club fondé par des ouvriers à São Paulo, tente d’accéder au prestigieux championnat paulista, les riches clubs de la ville préfèrent quitter la ligue et fonder un nouveau championnat.
En 1919, le Brésil accueille le championnat sud-américain, dont les premières éditions ont été remportées par l’Uruguay et l’Argentine. Tous les matchs ont lieu à Rio de Janeiro au stade Laranjeiras, construit pour l’occasion par le club de Fluminense. Sous les yeux du Président de la République, le Brésil s’impose 6-0 contre le Chili. L’intérêt à Rio est croissant au fil du tournoi, le journal O Paiz constatant qu’il y a désormais « deux classes de Brésiliens : les supporters et les supportrices ». Les femmes assistent aux matchs et sont à l’origine du terme « torcida », encore utilisé aujourd’hui pour désigner les supporters au Brésil, et qui signifie « tordre », l’écrivain Coelho Netto remarquant que les femmes tordent nerveusement leurs gants de soie lorsque le ballon s’approche des buts. Le Brésil remporte la finale 1-0 sur l’Uruguay grâce à un but d’Arthur Friedenreich, métisse aux yeux verts et première star du football brésilien. Friedenreich n’est cependant pas un modèle pour les Noirs qui assistent aux matchs depuis la colline voisine, car selon l’historien Caio Prado Júnior, « une goutte de sang blanc fait d’un Brésilien un Blanc ».
Le Brésil est le dernier pays d’Amérique à avoir aboli l’esclavage, en 1888, seulement six ans avant l’apparition du football. C’est aussi le pays qui a « accueilli » le plus d’esclaves, principalement à Bahia et à Rio de Janeiro. L’abolition se fait principalement grâce à l’insistance des Anglais et la position ferme de la princesse Isabelle, fille de l’empereur Pierre II et qui signe le 13 mai 1888 la Loi d’Or, abolissant l’esclavage. Les propriétaires terriens n’offrent aucune indemnisation aux esclaves et précipitent la fin de l’Empire, en 1889. Trente ans plus tard, la ségrégation reste très forte et l’ascension sociale est quasi inexistante. Les pauvres jouent au football, grâce à la simplicité du jeu et du matériel nécessaire, le ballon pouvant facilement être fait de papier ou de textile. En 1923, Vasco da Gama, une équipe formée par des joueurs pauvres et noirs, remporte le championnat carioca à la surprise générale. Les clubs de l’élite réagissent en fondant une nouvelle ligue avec des conditions qui excluent Vasco.
Les grands clubs s’opposent au professionnalisme, qui permettrait aux joueurs pauvres d’être au même niveau que les joueurs aisés. Grâce au soutien de la communauté portugaise, qui finance le stade du São Januário et offre des emplois aux joueurs, Vasco fait son retour dans le championnat carioca. En 1933, pour contrer le départ de joueurs brésiliens vers l’Argentine, l’Uruguay ou l’Europe, où le professionnalisme a déjà été officialisé, les grands clubs adoptent finalement le professionnalisme. Des joueurs noirs, comme Domingos et Leônidas, deviennent des idoles du peuple, qui peut suivre les matchs au stade, mais aussi à la radio. À Rio, le club de Flamengo, historiquement composé de joueurs avocats ou médecins, recrute les meilleurs joueurs noirs du pays et devient le club du peuple, en opposition à Fluminense, qui conserve son statut de club de l’élite.
Le dictateur populiste Getúlio Vargas utilise le football et la samba comme éléments moteurs de sa stratégie de nationalisme au Brésil, pays aux identités régionales très fortes. Le peuple est invité à participer à la campagne qui envoie le Brésil disputer la Coupe du monde 1938 en France. Le Brésil termine troisième et Leônidas voit son statut d’idole du peuple se renforcer, participant à des publicités pour diverses marques. Leônidas est un joueur spectaculaire, dont le style félin perpétue la tradition du football brésilien, basé sur le dribble déjà lors de la période du football amateur lorsqu’il était pratiqué par les joueurs Blancs et riches.
Même loin de l’Europe en ruines, le football sud-américain est marqué par la Seconde Guerre mondiale, avec une baisse des rencontres internationales contre l’Argentine et l’Uruguay. Le football brésilien se concentre essentiellement à São Paulo et Rio de Janeiro, où Zizinho, un joueur Noir, est la nouvelle star de Flamengo. Au Botafogo, club des artistes, intellectuels et superstitieux, l’attaquant Heleno de Freitas, formé en droit mais aussi l’un des premiers « craques problema » du Brésil, représente une espèce en voie de disparition dans le football de plus en plus professionnel.
Après la guerre, le Brésil se positionne pour l’organisation de la Coupe du monde 1950. Grâce à la campgane médiatique de Mário Filho, journaliste fondamental dans le développement du football et du carnaval, le Brésil construit à Rio de Janeiro le Maracanã, plus grand stade du monde. Il peut accueillir 200 000 personnes, les riches dans « l’arquibancada », mais aussi les pauvres au sein de la « geral », un espace où les spectateurs restent debout. La visibilité sur la pelouse est mauvaise, mais la « geral » devient au cours des décennies un espace de vie et un spectacle à part dans le Maracanã. Malgré le leadership de Zizinho et les buts d’Ademir, qui, comme de nombreux coéquipiers, jouent au sein de l’historique « Expresso da Vitória » du Vasco, le Brésil s’incline en finale de la Coupe du monde contre l’Uruguay. Le match est connu sous le nom du « Maracanaço », qui sonne 200 000 personnes au stade et provoque une catastrophe nationale, comparée à Hiroshima par l’écrivain Nelson Rodrigues. Dans la défaite, le Brésil s’unit plus que jamais et le football devient l’un des piliers de son identité nationale.
La défaite en finale de la Coupe du monde fait naître au Brésil ce que Nelson Rodrigues appelle le « complexe du chien bâtard », position d’infériorité dans laquelle se placent les Brésiliens, pour le football mais aussi dans la vie en général. Le complexe est finalement dépassé en 1958 grâce à un jeune Noir de 17 ans, Pelé, qui marque un doublé en finale de la Coupe du monde en Suède. Les dribbles de l’insaisissable métisse Garrincha perpétuent la tradition du football brésilien, faite sur l’esquive en opposition au plus rugueux football d’Europe ou d’Argentine. Le Brésil conserve son titre en 1962 et remporte une nouvelle Coupe du monde en 1970, toujours avec Pelé, au sommet de son art. La démocratisation de la télévision permet d’immortaliser le Roi Pelé, véritable idole planétaire, qui avait déjà marqué l’Europe grâce aux tournées dans les années 1960 de son club, Santos. La période est aussi marquée par la dictature militaire, mise en place après le coup d’État en 1964. Le football est utilisé par les dirigeants pour mettre en valeur le régime, avec la construction de gigantesques stades dans tout le Brésil et la création en 1971 du championnat national, qui vient concurrencer les historiques championnats d’État, encore très populaires aujourd’hui.
En 1982, le Brésil vit une nouvelle tragédie avec la défaite contre l’Italie de la Seleção au deuxième tour de la Coupe du monde. Malgré l’élimination précoce, l’équipe est considérée comme l’une des plus belles de l’histoire avec comme leaders Zico, qui écrit quelques-unes des plus belles pages du Maracanã avec le club de Flamengo, et le « Docteur » Sócrates, qui lutte contre la dictature au sein du Corinthians, le club le plus populaire de São Paulo. Après une période d’ouverture démocratique et l’amnistie générale, la dictature prend officiellement fin en 1985 et une nouvelle constitution est promulguée en 1988.
La période suivante est marquée par une République fragile, avec la destitution pour corruption du Président Fernando Collor en 1992, et une hyperinflation qui atteint les 3 000 % par an. Le São Paulo de Raí et Telê Santana, double vainqueur de la Coupe intercontinentale, est la dernière équipe à réellement rivaliser avec les équipes européennes, l’arrêt Bosman en 1995 changeant définitivement le visage du football. Les joueurs brésiliens, dont la côte est toujours élevée, partent en Europe de plus en plus tôt, à l’image de Ronaldo, qui rejoint l’Europe à 17 ans. Le Brésil remporte la Coupe du monde en 1994 et 2002, et le style du football brésilien perdure grâce aux exploits individuels de Romário, Rivaldo, Ronaldinho et bien sûr Ronaldo. Le football local s’appauvrit entre exode des joueurs partout dans le monde et mauvaise gestion des dirigeants, et la sélection brésilienne s’arrête en quart de finale de la Coupe du monde en 2006 et 2010.
Le Brésil organise une nouvelle Coupe du monde en 2014 et souhaite venger 1950 et le Maracanaço, qui continue de hanter le football brésilien. La désillusion est à la hauteur des attentes, sans sa jeune star Neymar, le Brésil encaisse un humiliant 7-1 en demi-finale contre l’Allemagne. Sous fond de crise politique et sociale, l’équipe est moquée par ses propres supporters, la victoire lors des Jeux olympiques au Maracanã deux ans plus tard atténuant doucement le traumatisme. La Seleção est moins soutenue que par le passé, mais les Brésiliens suivent toujours passionnément le football local. Grâce à une meilleure gestion et une puissance économique supérieure à ses voisins, les clubs brésiliens dominent régulièrement la Copa Libertadores, la compétition la plus prestigieuse d’Amérique du Sud. Le football continue d’animer les cœurs et les discussions des Brésiliens, qui attendent toujours l’« hexa », c’est-à-dire remporter une sixième Coupe du monde, qui conforterait le Brésil comme le pays du football.
Le football brésilien est extrêmement riche par son histoire et sa place dans la société. Pour ceux qui veulent aller plus loin, je vous redirige vers mes livres, publiés aux éditions Lucarne Opposée. « Primeira Bola » revient sur la période du football amateur et les enjeux du professionnalisme, de 1894 à 1933. « Maracanaç/zo », en collaboration avec Jérôme Lecigne, s’intéresse à la finale de la Coupe du monde 1950 entre le Brésil et l’Uruguay, avec l’avant-match, le déroulé de la rencontre et les nombreuses conséquences pour les deux pays en général, mais aussi pour les vingt-deux joueurs sur le terrain en particulier. Enfin, ou plutôt d’abord puisqu’il s’agit de mon premier livre publié, j’ai écrit la biographie « Garrincha » sur l’un des personnages les plus fascinants du Brésil.
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